Nous donnons ici une traduction du texte que nous allons étudier. Cette traduction, bien que littérale et fidèle – dans la mesure de nos capacités – n’est pas simplement un décalque du texte allemand. Elle en constitue une lecture, ce qui veut dire qu’elle met en évidence certains aspects du texte, qu’elle souligne parfois lourdement certaines orientations. Ceux qui pourraient avoir des doutes à propos d’une telle traduction « interprétative » peuvent se référer soit au texte allemand soit aux traductions qui existent sur le marché, par exemple celle, excellente, de Jean-Claude Hémery dans la collection Folio essais de Gallimard.

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Erreur de l’interversion de la cause et de la conséquence. – Il n’y a pas d’erreur plus dangereuse que d’intervertir la conséquence et la cause : j’appelle cela, au sens propre, la perversion de la raison. Néanmoins, cette erreur appartient aux plus anciennes habitudes de l’humanité comme aux plus récentes : elle trouve même sa consécration parmi nous, sous les noms de « religion » et de « morale ». Chaque prescription que formulent la religion et la morale la contient ; les prêtres et les législateurs en matière de morale sont les instigateurs de cette perversion de la raison. – Je prends un exemple. Chacun connaît le livre du célèbre Cornaro, dans lequel il présente sa diète rigoureuse comme une recette pour une vie longue et heureuse – et vertueuse par-dessus le marché. Peu de livres ont été lus autant ; maintenant encore, chaque années, on en imprime des milliers d’exemplaires en Angleterre. Je ne doute pas un instant qu’aucun livre (à l’exception de la Bible, cela va de soi) ait provoqué plus de désastres, ait abrégé autant de vies que cette curiosité si bien intentionnée. La raison ? La confusion de la conséquence avec la cause. Le brave Italien voyait dans sa diète la cause de la longue vie, alors que la condition préalable de la longévité, à savoir une lenteur extraordinaire du métabolisme et une dépense d’énergie minimale, étaient la cause de sa diète drastique. Il n’était pas libre de manger peu ou en abondance ; sa frugalité n’était pas une « volonté libre »: il tombait malade aussitôt qu’il mangeait davantage.
A moins d’être une carpe, chacun n’a pas seulement intérêt à manger convenablement ; c’est pour lui une nécessité. De nos jours, un savant, compte tenu de sa dépense accélérée d’énergie nerveuse, causerait sa perte avec le régime de Cornaro. Croyez-en un expert en la matière. –

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La formule la plus générale qui fonde toute religion et toute morale est : « Fais ceci ou cela, abstiens-toi de ceci ou de cela – et ainsi, tu seras heureux ! Sinon… » Toute morale, toute religion est cet impératif, que j’appelle le grand péché originel de la raison, l’immortelle déraison. Dans ma bouche, cette formule se change en son contraire – premier exemple de mon « renversement de toutes les valeurs » : un homme accompli, un « bienheureux », adopte forcément un certain comportement et se garde instinctivement d’autres comportements, il porte en lui, dans ses relations avec les hommes et les choses, l’ordre qu’il illustre physiologiquement. Pour résumer en une formule : sa vertu est la conséquence de son bonheur… Une longue vie, une riche descendance sont le salaire de la vertu ; la vertu elle-même est bien plutôt ce ralentissement du métabolisme qui, entre autres, aboutit à une langue vie, une riche descendance, en un mot au « cornarisme ». L’Eglise et la morale disent : «Une famille, une descendance court à sa ruine à cause du vice et du luxe ». Ma raison rétablie dit ; quand un peuple court à sa ruine, dégénère physiologiquement, il en découle de surcroît le vice et le luxe (c’est-à-dire le besoin d’excitations de plus en plus fortes et fréquentes, comme en connaît toute nature exténuée). Ce jeune homme devient prématurément blafard et flétri. Ses amis disent : c’est à cause de telle ou telle maladie. Je dis : sa maladie, le fait qu’il ne résiste pas à sa maladie était déjà la conséquence d’une vie appauvrie, d’un affaiblissement héréditaire. Le lecteur de journaux dit : ce parti, en commettant telle faute court à sa perte. Ma politique supérieure dit : un parti qui commet une faute pareille est déjà fini – il a perdu sa sûreté d’instinct. Toute faute, dans tous les sens du terme, est la suite d’une dégénérescence de l’instinct, d’une désagrégation de la volonté : c’est ainsi, pour l’essentiel, qu’on définit ce qui est mauvais. Tout ce qui est bon est instinct – et de ce fait facile, nécessaire, libre. Ce qui est laborieux est suspect ; le dieu est d’une autre nature que le héros (dans mon langage : les pieds légers sont les attributs premiers de la divinité).

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Erreur d’une fausse causalité. On a cru de tous temps savoir ce qu’est une cause : mais d’où tirons-nous notre savoir, ou plutôt, dans ce cas précis, notre croyance de le savoir ? Du domaine des célèbres « données internes », dont aucune, jusqu’à présent, ne s’est révélé comme une donnée de fait. Nous croyions être nous-mêmes de nature causale, dans l’acte de volonté ; là au moins, nous supposions être en mesure d’attraper la causalité sur le fait. De même, on ne doutait pas que tous les antécédents d’un acte, ses causes, fussent à chercher dans la conscience et pussent y être retrouvés, sous forme de « motifs », si on les y cherchait ; sinon, pour cet action, on n’aurait pas été libre, on n’en serait pas devenu responsable. Enfin, qui aurait contesté qu’une pensée eût une cause, que le Moi fût la cause de cette pensée ? … Parmi les trois « données internes » qui semblent fonder la causalité, la première et la plus convaincante est la volonté traitée comme une cause; la conception d’une conscience (« esprit ») comme cause et, plus tardivement, celle du Moi (du « sujet ») comme cause sont simplement nées après que que la causalité de la volonté fut établie en tant que fait d’expérience… Depuis, nous y avons un peu mieux réfléchi. Nous ne croyons aujourd’hui plus un mot de tout cela. Le « monde intérieur » est rempli de mirages et de feux follets : la volonté en fait partie. La volonté n’est plus le moteur de rien et donc n’explique plus rien – elle accompagne seulement les événements, elle peut aussi faire défaut. Le prétendu « motif » est une autre erreur. Juste un phénomène superficiel de la conscience, quelque chose qui accompagne l’acte et qui dissimule plus les antécédents de ce dernier qu’il ne les décrit. Et le Moi, surtout ! Il n’est plus qu’une fable, une fiction, un jeu de langage : il a absolument cessé de penser, de ressentir et de vouloir ! … Qu’est-ce qui découle de tout cela ? Qu’il n’y a absolument aucune cause spirituelle ! Toute la prétendue expérience à ce propos s’en est allée au diable ! Voilà ce qui en découle ! – Et nous avions bien abusé de cette « expérience », nous avions construit là-dessus un monde en tant que monde causal, en tant que monde de la volonté, en tant que monde d’esprit. La plus ancienne et la plus durable des psychologies était ici à l’oeuvre, elle n’a absolument rien fait d’autre : tout ce qui avait lieu était pour elle un acte, chaque acte la conséquence d’une volonté, le monde était devenu pour elle une multitude d’agents, un agent (un « sujet ») se glissait derrière tout ce qui avait lieu. L’homme a projeté hors de lui ses trois « données internes », auxquelles il croyait le plus fermement : la volonté, l’esprit, le Moi. Il a extrait le concept de l’être du concept du Moi, il a posé les « choses » comme étant conforme à son image, à son concept du Moi, en tant que cause. Quoi d’étonnant que plus tard, dans les choses, il n’ait jamais retrouvé que ce qu’il y avait mis ? La chose elle-même, encore une fois, le concept de chose n’est qu’un reflet de la croyance dans le Moi considéré comme une cause… Et même Votre atome, Messieurs les mécanistes et les physiciens, quelle dose monumentale d’erreur, quelle quantité de psychologie rudimentaire traîne de façon rétrograde dans votre atome ! Quant à la « chose en soi », cet horrendum pudendum des métaphysiciens, il n’y a même pas à en parler ! L’erreur de l’esprit comme cause confondu avec la réalité ! Et tenu pour la mesure de la réalité ! Et qu’on appelle Dieu !-

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Erreur des causes imaginaires. – Partons du rêve : une sensation déterminée, par exemple celle produite par un lointain coup de canon ; une cause lui en sera attribuée subrepticement, après coup (souvent tout un petit roman, dont le rêveur est justement le personnage principal). La sensation persiste entre-temps, dans une sorte de résonance : elle attend, pour ainsi dire, jusqu’à ce que la pulsion causaliste lui permette de passer au premier plan – désormais non plus comme un événement fortuit, mais en tant que « signification ». Le coup de canon se manifeste sous une forme causale, dans un renversement apparent du temps. Ce qui vient en dernier, le motif, est éprouvé d’abord, souvent avec cent particularités qui passent comme l’éclair, et le coup lui-même vient après… Que s’est-il produit ? Les représentations, produites par un certain état de choses, ont été confondues avec la cause de celui-ci. – Dans les faits, nous le faisons aussi bien à l’état de veille. La plupart de nos sensations générales – toute espèce d’inhibition, de pression, de tension, d’explosion dus à l’action et à la réaction des organes, comme en particulier l’état du « nervus sympathicus » – excitent notre pulsion causale : nous voulons avoir une raison de nous sentir dans tel ou tel état – de nous sentir bien ou de nous sentir mal. Nous ne nous satisfaisons jamais de constater simplement fait même de se trouver dans tel ou tel état : nous n’admettons ce fait – nous n’en devenons conscients -, que si nous avons pu lui attribuer une motivation quelconque. – La remémoration, qui dans de tels cas entre en action à notre insu, ramène à la surface des états antérieurs du même ordre enchevêtrés dans des interprétations causales – qui ne sont pas leur véritable causalité. La remémoration s’accompagne de la croyance que les représentations, les faits de conscience qui les accompagnent en sont les causes. Ainsi se développe une accoutumance à une forme d’interprétation causale déterminée, qui en vérité fait obstacle et même exclut la recherche des causes.

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Explication psychologique de ce qui précède. – Ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu soulage, apaise, confère par ailleurs un sentiment de puissance. Avec ce qui est inconnu, c’est le danger, l’inquiétude, le souci qui sont donnés – le premier instinct pousse à supprimer cet état pénible. Premier principe : n’importe quelle explication vaut mieux que pas d’explication du tout. Puisque ce qui compte, c’est seulement de chercher à se débarrasser de représentations pesantes, on ne se montre pas vraiment regardant sur les moyens de les chasser : la première représentation de nature à expliquer l’inconnu comme étant du déjà connu fait tellement de bien qu’on « la tient pour vraie ». Pour preuve le plaisir (« l’efficience ») comme critère de vérité. – La pulsion causative est ainsi activée et excitée par le sentiment de crainte. Le « pourquoi? » doit conduire, chaque fois que c’est possible, non pas tellement à la cause elle-même, mais bien plutôt à une certaine sorte de cause – une cause tranquillisante, apaisante, qui soulage. Le fait que quelque chose de déjà connu, de déjà éprouvé, d’inscrit dans le souvenir soit tenu pour une cause est la première conséquence de ce besoin. Le nouveau, ce qui n’a pas été éprouvé, ce qui nous est étranger, sont exclus en tant que causes. – Ainsi donc n’est-ce pas seulement un certain type d’explication qui est recherchée en tant que cause, mais un type d’explication sélectionné, privilégié, qui permette de se débarrasser au plus vite et aussi souvent que possible du sentiment d’étrangeté, de nouveauté, de non-éprouvé – il s’agira donc des explications les plus familières. – Conséquence : un certain type de détermination de cause tend à s’imposer toujours plus, se condense en système et finit par dominer, donc à exclure purement et simplement les autres causes ou explications. Le banquier pense tout de suite aux « affaires », le chrétien au « péché » et la jeune fille à son amour.

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Le domaine de la morale et de la religion relève dans sa totalité de ce concept des causes imaginaires. – « Explication » des ressentis désagréables. Ceux-ci sont déterminés par des êtres qui nous sont hostiles (esprits mauvais : le cas le plus célèbre – prendre les hystériques pour des sorcières). Ceux-ci sont déterminés par des actes qu’on ne peut approuver (le sentiment de péché, de la « tendance à pécher » qui se glisse sous un malaise physiologique – on trouve toujours des raisons d’être mécontent de soi). Ils se présentent comme des punitions, comme l’idée qu’on paie pour quelque chose que l’on n’aurait pas dû faire, ou que l’on n’aurait pas dû être (sous la forme de l’insolente généralisation opérée par Schopenhauer dans une phrase où la morale se donne pour ce qu’elle est : l’empoisonneuse et la calomniatrice de la vie : « Toute grande douleur, qu’elle soit physique ou psychique exprime ce que nous méritons, car elle ne pourrait pas nous atteindre si nous ne la méritions pas » (Le Monde comme volonté et représentation, II, 666). Ces ressentis sont déterminés en tant que conséquences d’actes irréfléchis aux suites malencontreuses (- les affects, les significations données pour des causes, tenus pour coupables, des détresses physiologiques tenues pour méritées en référence à d’autres détresses). « Explication » des ressentis agréables. Ceux-ci sont déterminés par la confiance en Dieu. Ils sont déterminés par la conscience de bonnes actions (ce qu’on appelle « bonne conscience » est un état physiologique qui parfois ressemble à s’y méprendre à une bonne digestion). Ils sont déterminés par l’issue heureuse de certaines entreprises ( – Inférence naïvement fautive : l’issue heureuse d’une entreprise ne provoque aucun ressenti agréable chez un hypocondriaque ou chez un Pascal). Ils sont déterminés par la foi, l’amour et l’espérance – les vertus chrétiennes. – En vérité, toutes ces prétendues explications sont les états qui découlent du plaisir, et en même temps des traductions de sentiments de plaisir ou de déplaisir dans un dialecte erroné : on est en état d’espérer, parce que le sentiment physiologique de base est à nouveau fort et riche; on a confiance en Dieu parce que le ressenti de plénitude et de force procure un apaisement. La morale et la religion relèvent entièremement de la psychologie de l’erreur : dans chaque cas singulier cause et effets sont intervertis ; ou alors la vérité avec les effets de ce qui est tenu pour vrai ; ou encore un état de la conscience avec le caractère causal de cet état.

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Erreur du libre-arbitre (de la volonté libre). Nous n’éprouvons plus aujourd’hui la moindre compassion pour le concept de libre-arbitre, car nous ne savons que trop bien ce qu’il est : le plus suspect des tours de passe-passe des théologiens. Il s’agit de rendre l’humanité responsable au sens où l’entendent les théologiens, dans le but de la soumettre à leur dépendance… Ici, je me bornerai à présenter la psychologie de toute forme de responsabilisation. – Partout, où l’on cherche à établir des responsabilités, c’est l’instinct de la punition, celui de vouloir juger qui s’affairent. On a dépouillé le devenir de son innocence en rapportant n’importe quelle manière d’être à une volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité. La théorie de la volonté a été inventé essentiellement dans le but de punir, c’est-à-dire avec la volonté de déclarer coupable. Toute l’ancienne psychologie, la psychologie de la volonté, a pour présupposé que ses auteurs, les prêtres qui se trouvaient à la tête des anciennes communautés, voulaient s’octroyer le droit de prononcer des punitions, ou attribuer à Dieu un tel droit. Les hommes n’ont été pensés comme libres que pour pouvoir être jugés, pour être punis et pour être déclarés coupables. Il s’ensuit que tout acte devait être pensé comme étant délibéré, et que l’origine de tout acte devait être située dans la conscience (ce qui revenait à tenir pour fondement de la psychologie la pire contrefaçon en matière de psychologie). Aujourd’hui, alors que nous sommes engagés dans le mouvement inverse, que nous, les immoralistes, nous nous consacrons principalement à éradiquer du monde le concept de culpabilité et celui de punition, et que nous cherchons à en purifier la psychologie, l’histoire, la nature, les institutions et les sanctions sociales, nous n’avons pas à nos yeux d’adversaires plus radicaux que les théologiens, qui continuent, avec le concept d’ « ordre moral du monde » à infecter de châtiment et de culpabilité l’innocence du devenir. Le christianisme est une métaphysique du bourreau.

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Notre seule doctrine, quelle peut-elle être ? – Que personne ne confère à l’homme ses propriétés : ni Dieu, ni la société, ni ses parents ou ses ancêtres, et encore moins (cet homme) lui-même. (Le non-sens de la représentation que nous venons de rejeter a été enseigné par Kant sous le nom de « liberté intelligible », et peut-être aussi par Platon.) Personne n’est responsable du fait général qu’il se trouve là, qu’il est consitué de telle ou telle façon, qu’il se trouve soumis à telles circonstances dans tel environnement. La fatalité de son être ne peut pas être séparée de la fatalité de tout ce qui a été et qui sera. Il n’est pas la conséquence d’une intention particulière, d’une volonté, d’un but ; il n’est pas destiné à servir la tentative d’accéder à un « idéal humain » ou un « idéal de bonheur » ou un « idéal de moralité ». Il est absurde de vouloir détourner son être sur quelque but que ce soit. Nous avons inventé le concept de but ; dans la réalité, il n’y a pas de but… On est nécessaire, on est un morceau de fatalité, on appartient à un tout, on est dans le tout ; il n’y a rien qui puisse juger notre être, l’évaluer, le comparer, le condamner, car cela reviendrait à juger le tout, l’évaluer, le comparer, le juger… alors qu’il n’y a rien en dehors du tout ! Que personne ne puisse plus être tenu pour responsable, que la manière d’être ne puisse être ramenée à une causa prima (cause première), que le Monde ne forme pas une unité en tant que sensorium ou en tant qu’Esprit, voilà la grande libération. Avec cela et avec cela seulement est restaurée l’innocence du devenir… Le concept de Dieu était autrefois l’objection la plus grande à l’existence (Dasein)… Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité envers Dieu : c’est avec cela et cela seulement que nous sauvons le Monde.