1. Nietzsche a une sacrée dent contre la religion et la morale. Pour la plupart de ceux, innombrables, qui partagent cette hostilité, la question se pose en des termes assez simples : puisque la religion et la morale sont si mauvais, chassons les religieux et les prêcheurs de morale. Ainsi fonctionne l’anticléricalisme le plus basique. Nietzsche ne s’y arrête pas. A ses yeux, les curés et les pères la morale ne sont que des opportunistes, du genre de ceux qui prospèrent dans les failles de tout système. Oublions donc les curés et creusons un peu plus profond.
Le paradigme caractéristique de toutes les formes de religion et de morale est le suivant : Ton bonheur (ou ton salut) découle de ta soumission à une puissance dont tu dépends. Et si tu ne te soumets pas, cela ira très mal pour toi (dans ce monde ou dans l’Au-delà).
Cette formule n’a pas été inventée par une minorité soucieuse d’asservir le plus grand nombre, alors oublions la théorie du complot. Elle tient à un défaut de la raison. Quelque chose dans notre manière d’aborder le monde et de nous interroger sur nous-même nous pousse malgré nous et sans même que nous le soupçonnions vers ce paradigme.
2. Pour être en état d’identifier ce défaut, un renversement est nécessaire, le fameux renversement de toutes les valeurs. Tentons de remettre à l’endroit ce qui se présente à l’envers.
Mais, nous l’avons déjà noté, il s’agit de quelque chose de plus subtil et plus complexe qu’une simple permutation. Nietzsche s’exprime ici de façon elliptique et il importe de mettre en lumière certains aspects qui restent implicites dans le texte en élargissant un peu l’éventail des concepts.
Reprenons la formule initiale : mon sort, disons mon bonheur, dépend d’une instance extérieure (Dieu ou une forme de norme morale universelle) à laquelle je dois me soumettre.
a. Cette formule ne se soutient que si nous plaçons et la cause et la conséquence dans l’ordre du réel. Un Dieu existe, une norme morale universelle existe et cette existence conditionne mon sort dans ce monde et au-delà. Si Dieu n’existe pas ou si la morale universelle n’est qu’un mot, tout s’effondre.
b. Pour qu’un renversement soit possible (je ne vais tout de même pas prétendre que mon sort sur cette terre provoque l’existence effective de Dieu), il est nécessaire de passer d’un Dieu réel à un Dieu imaginaire, d’une norme morale effective à une norme simplement et abusivement postulée.
c. Il faut donc reconnaître et faire nôtre une forme d’évidence : cette puissance supérieure, cette norme morale, ne sont pas à l’extérieur de nous. Cette puissance est notre puissance, cette norme, c’est nous qui la définissons.
Le fameux surhomme nietzchéen n’a rien d’un mutant, c’est juste quelqu’un qui s’est rendu capable de reconnaître cette puissance dont il déborde et de l’assumer.
3. On peut encore dire la même chose autrement. L’Eglise et la morale font passer pour des causes ce qui pour Nietzsche ne constitue qu’un ensemble de traits associés, de symptômes. Par l’acte inapproprié qu’il commet, le pécheur ne provoque pas sa perte ; il montre simplement que quelque chose ne va pas chez lui. La force de la religion sur ce point tient au fait que le vice de raisonnement sur lequel elle repose permet toutes sortes de prophéties autoréalisatrices. C’est un jeu d’enfant que de prétendre que le pécheur provoque son propre malheur, puisque, selon Nietzsche, ce malheur préexiste à la faute, laquelle n’en est que symptôme.
4. Nietzsche en tire cette idée qu’une personne en bonne santé, en pleine possession de ses moyens (nous verrons ailleurs ce que cela signifie pour Nietzsche) ne peut pas se tromper dans ses actes. Je ne dirai évidemment pas qu’il se comportera bien, puisque nous sommes au-delà du Bien et du Mal !
Nous touchons là à un point très délicat de la pensée nietzschéenne. Soyons clair, c’est difficile à admettre. Il y a manifestement quelque chose qui joue pas très bien dans cette manière de voir.

5. Nous reviendrons sur cette question plus tard. Reconnaissons simplement qu’elle n’a rien d’anodin et, pour l’heure, réglons une question de principe. Est-il possible de trier dans une oeuvre, de garder ceci qui nous convient et de refuser cela qui nous déplaît ? Je considère comme hautement suspect cette démarche qui consiste à prendre un morceau et à laisser le reste. Elle revient à refuser de considérer une pensée dans sa cohérence, comme formant un tout. Découper en tranches une pensée, la démembrer en quelque sorte, c’est la dénaturer profondément. Or, comme ma position est de tenir, dans tous les cas, pour secondaire ce qui est dit pour concentrer mon attention sur les conditions propres qui permettent de dire ce qui est dit, je prends l’oeuvre tout entière ou je la laisse tout entière, comme elle se donne. Et pour le reste, n’oublions jamais que nous n’aspirons pas à être nietzschéen, kantien, ou quoi que ce soit d’autre. Si nous nous frottons à des penseurs rugueux ce n’est que pour affermir notre propre écorce.