Comment l’écriture nous constitue-t-elle ?

La question peut surprendre, car nous sommes plutôt enclins à nous demander comment nous donnons corps à cette écriture dont nous sommes les auteurs. Nous posons entre nous-même et notre écriture le rapport qui est celui qui relie le travailleur à son ouvrage.
Les processus mentaux – l’écriture en fait partie – ne s’offrent pas à nous directement et, pour nous les représenter, nous recourons, faute de mieux à de pauvres métaphores, qui paraissent bien exprimer ce que nous avons en tête ; mais n’étant que des métaphores, elles ne sauraient valoir pour une explication satisfaisante. Les contraintes de la métaphore nous maintiennent à distance du processus que nous tentons d’expliquer. Une métaphore doit donc toujours être reconnue et maniée avec prudence.
En voici quelques-unes :
Nous nous voyons comme un réservoir de représentations qui se viderait dans le texte, ou comme une source déversant des idées.
Nous nous voyons comme des producteurs d’idées, des créateurs forcément habiles et conscients. Nous sommes alors en état de dire fièrement : c’est moi qui suis l’auteur de ce texte.
A l’inverse, nous nous convainquons de n’être que des scribes oeuvrant sous la dictée d’une voix extérieure.
Ces métaphores ont leur part de vérité : Toute écriture suppose un agent, une personne portant la plume ou pianotant sur un clavier. Tout texte émane d’un scripteur, toute oeuvre littéraire. au sens où nous l’entendons aujourd’hui, a son auteur, identifié ou anonyme.
Mais à moins d’être fou à lier aucun auteur ne pourra expliquer comment cela lui vient. On peut disserter à perte de vue sur la manière d’écrire, sur la façon d’organiser les textes, de les mettre en forme, de les amender, il ne sera pas possible de donner une explication claire et définitive du processus de création proprement dit. D’où ce sentiment d’étrangeté que bien des auteurs éprouvent. Ils sont enclins à percevoir la création comme une sorte de rencontre plutôt que comme un processus de production au sens strict du terme.

D’autre part, comment ne pas reconnaître que l’écriture, ou plus généralement cette pensée qui semble émaner de nous, constituent, sans distance aucune la pure expression de ce que nous sommes. Mais pas seulement. Ce que nous constatons va plus loin. C’est par cette écriture qui nous construit que nous pouvons entrevoir les racines de notre être.
Les racines de notre être et non pas l’identité que nous nous donnons tant bien que mal quand nous disons Moi ou pire, lorsque nous tentons de nous maquiller pour entrer en scène ; ce n’est pas non plus ce que les autres peuvent penser de nous. Cette première remarque est à prendre tout à fait au sérieux. Il y a bien un sujet de l’écriture, un point originaire où l’écriture prend forme. Mais prenons garde aux illusions spatialisantes de cette métaphore géométrique, qui poussent à conclure simplement : c’est moi qui ai fait cela.

A l’exception de son ordonnance, rien de ce dont le texte est fait ne provient de nous. Tous les mots, toutes les tournures nous viennent du fonds symbolique que nous partageons tous : ce sont les mots de tout le monde, les tournures et la syntaxe communes.
Plus encore, pour le que texte soit intelligible, il faut que sa thématique corresponde d’une manière ou d’une autre à l’esprit du temps, qu’il soit reconnaissable, qu’il trouve sa place dans le débat général.
N’allons pas croire que les textes se rédigent eux-mêmes et que l’auteur soit pour rien dans leur élaboration. Mais la part de l’auteur, bien réelle, n’est pas celle que nous croyons.
N’imaginons pas non plus que les textes nous soient dictés par je ne sais quelle puissance supérieure.
Les choses sont plus complexes que cela.
On comprendra mieux en disant que le foyer de création du texte ne se trouve pas « à l’intérieur » de la subjectivité de l’auteur, mais à la frontière de celle-ci, dans un « espace » à la fois personnel et collectif.
Les idées, nous ne les fabriquons pas, nous les reconnaissons, nous les discernons dans ce qu’il convient d’appeler un champ de combinaisons possibles.
Il serait donc plus correct de dire que les idées, nous les voyons naître.
Dans nos textes, il y a beaucoup de recyclage, même si ce n’est pas évident à nos yeux. Nous prenons bien souvent, de toute bonne foi,  des réminiscences d’idées déjà formulées en dehors de nous pour des idées originales. Nous nous appuyons sur un ensemble de présupposés et de croyances dont nous ne nous avisons même pas.

Lorsque nous retravaillons un texte nous lançons comme un appel pour une formulation plus claire et celle-ci quand elle surgit, semble venir se glisser sous nos yeux. Nous ne savons pas comment cela nous vient, mais nous acquiesçons, parce que c’est bien la formulation que nous attendions.

Plus étrange encore, le fait de voir surgir sous sa propre plume, tout à fait à sa place, une formule qui semblait indéchiffrable, infondée, quand nous la découvrions dans un livre difficile. On ne peut parler littéralement d’emprunt et le terme de réminiscence lui-même ne suffit pas à rendre compte du phénomène. L’idée vient incontestablement de l’auteur en question, cela n’a pas à être remis en cause et l’honnêteté nous impose de signaler l’emprunt. Mais il convient de prêter toute l’attention nécessaire à la manière tout à fait particulière dont cette idée a resurgi. Elle est venue se glisser juste à sa place dans une réflexion qui en quelque sorte la rendait nécessaire. C’est une sorte de réinvention. L’idée empruntée a été en quelque sorte recréée, ce qui tend à montrer qu’elle avait été intégrée. Elle ne surgit plus comme un emprunt extérieur, mais comme le résultat d’un processus interne. Et ce faisant, elle s’éclaire.
Il est temps de dire où nous voulons en venir.
La texture de notre écriture est le mouvement de notre subjectivité en devenir.
Mais une subjectivité particulière, en marge du monde. Qu’est-ce à dire ?
Le Moi, ce qui constitue notre identité visible, dont nous pouvons parler, se construit au contact du monde. Il est fait d’expériences pratiques, de rencontres effectives, etc.
La subjectivité de l’écriture, qui n’est pas ce Moi-là est comme désincarnée, ascétique. Celui qui écrit exclut toute autre forme d’action. On ne peut pas vivre et écrire en même temps. Il faudra expliquer cela.
La subjectivité qui s’élabore dans l’écriture est donc décalée, marginale ; c’est l’expression de notre insertion dans le champ symbolique, de notre enracinement dans le langage, ce que d’aucuns appellent la logosphère. Du monde on n’y trouve que les ombres et plutôt que de rebondir de chose en chose, c’est de représentation en représentation que l’on trace son chemin. Le réel est délaissé, l’écriture ne se nourrit que du possible.

Éloge du premier jet

Le fait d’écrire produit toujours quelque chose de neuf. Le simple fait d’écrire. Et cela suffit pour donner l’envie d’écrire sans arrêt. C’est comme faire chaque jour la découverte nouvelle d’une porte dérobée dans une vieille maison que l’on croyait pourtant bien connaître.
Ce qu’on écrit soi-même peut surprendre autant que ce qu’on peut lire chez autrui. L’écriture, en effet, nous met en porte-à-faux par rapport à nous-même, elle instaure un décalage et crée une différence.
Ce n’est pas une affaire d’originalité, au contraire puisque la différence ne se constitue qu’à partir du même.
On a toujours en tête une certaine idée de ce que l’on veut écrire ; c’est de là qu’on part en suivant un certain cheminement ; mais en se matérialisant, l’idée se transforme. L’écriture fixe provisoirement ce qui s’ébauchait en nous mais sous une forme décalée, qui engendre elle-même d’autres formes que nous ne pouvions même pas soupçonner. Et une fois déployé, l’écrit peut servir de terreau à de nouvelles écritures, dans une série infinie de métamorphoses, tandis que les paroles se perdent aussitôt prononcées.
Une source inépuisable d’étonnement, donc. Mais où tous ces mots nous conduisent-ils ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la docilité des mots est trompeuse ; on croit en avoir le contrôle alors qu’ils nous entraînent. Il y a une logique de l’écrit qui s’impose à nous et à laquelle il est enivrant de se soumettre. D’autant que la servitude est invisible, puisqu’elle se déroule tout entière au coeur de la subjectivité. Les dessous de cette affaire-là ne se donnent pas à voir.

Imaginons ici un individu dont la particularité serait de ne pouvoir cesser d’écrire. S’il devait s’interrompre, ne serait-ce que quelques instants, il aurait l’impression de se couper de quelque chose d’essentiel ou carrément de ne plus être lui-même, ou, mieux, de ne plus pouvoir être un peu plus que lui-même.
Il lui faudrait écrire, absolument et peu importe quoi. Il prendrait les mots comme ils lui viendraient. Cédant à la tentation de l’écriture, se laissant aller à frapper les touches sans même savoir quoi écrire, il libérerait d’étranges pouvoirs, enregistrant un flux de pensées insoupçonné. Sous la surface des pensées visibles, assumées, conscientes, le remuement des marges, l’étage des présupposés, le niveau des possibilités méconnues.
Et un rythme ! Plus on écrit, plus on écrit vite, plus le flux est abondant. On n’a plus le temps de reconnaître les mots qui se pressent. Qui s’attarderait à les analyser bloquerait le flux, irrémédiablement peut-être.
Il écrirait ainsi, y pensant à peine, comme s’il fallait faire semblant de ne rien voir, comme s’il fallait se retirer devant les mots eux-mêmes et les traiter comme des animaux obstinés, à l’affût de la moindre occasion pour s’échapper au grand jour.
L’usage du clavier, qui peut avoir lieu les yeux fermés, est particulièrement propice à cet exercice.

Mais ce besoin d’écrire ne se présente-t-il pas comme une manie ? Ne se substitue-t-il pas à quelque chose qui devrait compter plus que tout, la vie même ?
Peut-être. Mais comment ne pas se dire que l’écriture pourrait bien être une des formes possibles du bonheur ? N’étant pas la vie même, elle n’est pas pour autant son absence. Un simple pas de côté, un changement d’éclairage et l’on passe du monde des choses à l’espace du sens. C’est une position de non-maîtrise mais pas de frustration : notre scribe fébrile fait probablement partie de ceux qui éprouvent en toute circonstance l’impérieux besoin de comprendre.

Dernière question, propre peut-être à tout remettre en cause : ce qui est ainsi écrit a-t-il de la valeur ? L’écriture vaut-elle la peine et le temps qu’elle dévore ? Faut-il être lu ? Peu importe. Qui écrit laisse à d’autres ces question. Cela n’aboutit que très rarement à la création de chefs-d’oeuvres impérissables. Mais un premier jet est toujours précieux : un coup de dés. On peut soit le reprendre et le retravailler indéfiniment jusqu’à en extraire un texte qui se tienne, soit l’oublier.
Il n’est pas souhaitable d’accorder trop de valeur à ce qui a été écrit. Il est peut-être vertueux de ne pas vouloir être lu.
Au fond, cette écriture obstinée ressemble un peu à la course à pied. C’est pénible, cela fait un peu souffrir, mais plus on en fait, plus on en redemande.

Peut-être bien

Il s’appuyait sur un livre puis sur un autre et traçait sa voie par écrit, de texte en texte. Un personnage atypique, nullement excentrique cependant. On pourrait dire qu’il entretenait avec le monde et, au coeur de ce monde, avec ses proches et lui-même, des rapports particuliers. Moins attaché aux choses que la majorité des gens, il était particulièrement insoucieux du paraître. On ne le distinguait pas dans la foule, sauf que la foule, justement, il l’évitait autant que possible. Il planait un peu, préférait le rêve à la réalité, les mots aux choses. Il n’appartenait pas à la catégorie des gens utiles ; eût-il émis des prétentions matérielle, ce dont il n’éprouvait guère le besoin, on l’aurait traité de parasite.
Lui-même avait conscience de cette particularité, qu’il n’avait pas vraiment cherchée et qu’il ne cultivait pas. C’était ainsi, nulle raison de chercher plus loin. Depuis son adolescence, il avait pris ce chemin sinueux et ombragé et il ne l’avait plus quitté. Il passait l’essentiel de son temps à se poser des questions et plus il s’en posait, plus les réponses se dérobaient à lui, plus il s’enfonçait dans l’incertitude, mais plus il était convaincu d’avoir raison de persévérer.
On lui avait dit une fois : au fond, vous n’êtes qu’un intellectuel. Vous usez vos yeux sur les livres comme un professeur et vous noircissez du papier comme un écrivain, bien que vous ne soyez ni l’un ni l’autre. C’est la pensée qui vous intéresse, alors que, pour pour les « vrais gens », c’est l’action qui compte. Vous flottez dans l’abstraction, nous vivons dans le concret. Vous passez à côté de la vraie vie, nous on est en plein dedans. Vous vous croyez intelligent, mais vous n’êtes qu’un imbécile heureux. Vous avez une vie minable, vous n’êtes ni riche ni célèbre, vous n’êtes qu’un raté.

Peut-être bien, se disait-il, et il retournait à ses livres.

Ressassement

Textes accumulés après des années d’écriture presque quotidienne. Une sorte de tâtonnement. Rien à voir pourtant avec un journal intime.

Retour sur ces textes après bien des mois de quasi-oubli ; leur patiente relecture montre ce à quoi l’on pouvait s’attendre : les textes eux-mêmes ont peu d’importance et, tels qu’ils sont ne méritent que l’oubli ; en revanche, quelque chose se dessine à la reprise, qu’on ne pouvait pas voir sur le moment : la récurrence qui rythme l’ensemble, le retour insistants des mêmes thèmes, une pulsation qui structure souterrainement l’errance apparente de la pensée. On s’attendait à l’éparpillement, et voilà qu’au contraire reviennent inlassablement les mêmes questions, au point qu’on se demande même s’il y a progression, si la pensée évolue. Les répétitions littérales sont rares, mais l’impression d’ensemble est celle d’un grand ressassement. Relire ainsi, c’est un peu comme se réveiller un beau matin avec le sentiment d’avoir beaucoup, beaucoup marché, de s’être égaré dans des pays inconnus, la fatigue de tous ces kilomètres bien présente dans les jambes, la douleur aux pieds, les courbatures, et tout ce qui va avec, et se rendre compte en ouvrant un peu mieux les yeux que cet immense voyage s’est déroulé entièrement de la chambre à la cuisine, de la cuisine à la salle de séjour, de la salle de séjour à la chambre, et ainsi de suite. Un immense piétinement sur place.

C’est que l’écriture est d’abord un approfondissement, un patient forage, un travail de taupe.

Et cela ne cesse pas. Les textes engendrent les textes. Cette écriture, le branle donné, s’impose comme un mouvement qui se nourrit de lui-même.

De nombreux textes sont écrits à la première personne, au début tout au moins. Au fil des mois, cette trace d’auteur se fait plus discrète. Comme si dire « je », sans même parler de soi, c’était encore marquer trop de présence. Une évidence : cette écriture-là ne procède pas d’un Moi qui s’exprime, elle trouve sa source ailleurs, dans les marges. Il y a certes un agent pour porter le discours, mais le rapport avec telle ou telle personne réelle est bien plus ténu qu’on ne le suppose. Ayant pris son essor, l’écriture prend soin d’elle-même. Le « je », devenu superflu, n’a plus qu’à s’effacer comme on s’éloigne d’un feu qu’on vient d’allumer lorsque le bois a bien pris. On peut alors s’asseoir, se perdre dans le mouvement des flammes et commencer un rêve.

Telle est l’écriture personnelle ou simplement, pour faire court, l’écriture ; c’est d’elle qu’il sera question sans relâche dans ce blog. Activité singulière, elle réalise une intense présence au monde et à soi. Elle traduit une inquiétude essentielle, une pulsion qui se tend vers le pourquoi et laisse le comment. Rien à voir avec le schéma ordinaire qui veut qu’on écrive quand on a quelque chose à dire, en vue de publier et pour se déclarer écrivain comme d’autres sont ingénieurs ou commerçants.

On écrit donc comme on tâtonnerait dans le brouillard. A l’appel des jours, inlassablement on renoue avec les mêmes questions, sans savoir ce que cela veut dire, ni même ce que l’on fait. Pourtant, à force d’écrire et de relire avec étonnement ces textes qu’on ne reconnaît plus, on perçoit une cohérence. Une structure latente se manifeste. Ecrire et réécrire, c’est prendre conscience de quelque chose d’essentiel qui nous porte à notre insu. Et plus le temps passe, moins l’on s’épuise à aborder de front les questions qui se posent. Il est plus fécond de les laisser mûrir dans les marges, de sorte que, suivant leur mouvement propre, elles finissent par nous surprendre.

Ecrire ? Publier ?

Sait-on pourquoi l’on écrit ? Sait-on pourquoi l’on décide un beau jour de publier ce qu’on a écrit, voire d’écrire en vue de publier ?

Pas besoin de se torturer les méninges. On peut trouver des quantités de réponses plausibles à ces questions, mais jamais on n’aura LA réponse. Ou alors, attention ! Si ce devait être le cas peut-être serait-ce la fin de l’écriture.

Il faut distinguer entre les questions qui appellent des réponses et celles dont la fonction est seulement de nous maintenir en alerte, de nous forcer à creuser sans cesse, celles qui n’ont pas de réponses possibles mais qui structurent notre désir, notre volonté d’abdiquer, de ne pas céder au néant, à la mort.

La question de savoir pourquoi l’on écrit constitue donc peut-être le principal moteur de l’écriture, voire le seul. Toute page écrite témoignerait de la validité de la question, vaudrait comme réponse, à condition d’en appeler une autre, et encore une autre, comme si cela devait durer toujours.

Au fond, l’écriture, c’est une manie…

Il est vrai que cela fonctionne comme une manie, comme tout ce qui venant de soi s’impose à soi comme plus fort que soi.

A cela près que cette manie-là reste avouable et qu’elle a même une fonction sociale. Mon écriture ne me sert peut-être à rien, à moi, elle me paraît peut-être vaine, à moi, mais il faut bien reconnaître que notre société se nourrit d’écriture, qu’elle se comprend elle-même (mal) grâce à l’écriture, que l’espace de la pensée est un immense maillage de textes. A n’aborder la question de l’écriture que du point de vue de l’individu à demi aveugle, tiraillé dans ses propres contradictions, enfermé dans sa bulle, on ne peut guère en apprécier la portée véritable.

Faut-il en conclure que quiconque écrit a le devoir moral de publier, parce que l’humanité souffre d’une véritable fringale des petites merveilles qu’il pond bien au chaud dans son poulailler ?

Bien sûr que non.

Une forme de malentendu paraît nécessaire entre ceux qui écrivent et ceux qui pourront lire ce qui a été écrit. L’offre n’est pas adaptée à la demande. L’offre se cherche et la demande ne se connaît pas vraiment. Le hasard joue donc énormément là-dedans. Sait-on même ce que vaut véritablement ce qu’on publie, en particulier lorsque ce qui a été écrit ne répond à aucune commande extérieure, ne tire pas sa raison d’être d’un projet déterminé ?

On évitera de faire le malin, de détourner sa propre écriture pour flatter son ego, car il arrive bien souvent qu’un texte vaille mieux que son auteur. C’est un grand mystère, mais c’est ainsi.

Inspirons-nous plutôt de ces gens qui veulent se défaire de vieux bibelots ; ils ne se résignent pas à les balancer à la poubelle. Alors, le jour de la récolte des encombrants, ils viennent les déposer bien doucement sur le trottoir avec un petit pincement au coeur en espérant que quelqu’un en aura l’utilité et les emportera.

Trace ou signe ?

Il ne faut pas confondre trace et signe, puisque ces deux termes ne sont nullement synonymes. Sur la même allée forestière, on peut relever des traces, des empreintes d’animaux par exemple ou un mégot ; mais on y trouve aussi des signes, plus ou moins discrets : écriteaux indiquant la direction d’un but de promenade ou signes de convention laissés par une personne à l’attention d’une autre bien précise.
Etant tissé de mots, le livre relève de toute évidence du signe et non de la trace. Pourtant – et c’est cela que j’aimerais suggérer ici – , tout livre tend à perdre son statut de signe avec le temps et finit par n’être plus qu’une trace. Le livre abstrait, le concept de livre nous tire impérieusement du côté du signe, mais le livre réel, lui, dégénère en trace.
D’un livre, comme signe, on peut dire qu’il est la fixation, la matérialisation d’un enchaînement complexe de pensées articulées. C’est un artefact, produit d’un effort de réflexion et d’expression.
La pensée est immatérielle, la parole se dissipe au moment même où elle est prononcée ; l’écrit, en revanche, s’impose comme un témoin durable, qui ne demeure cependant qu’aussi longtemps qu’on veille sur lui. De la parole, l’écrit se distingue par deux caractéristiques fondamentales : un décalage dans le temps et la dissociation entre l’expression et la réception du texte qui en découle. N’en déplaise aux rédacteurs de ces ouvrages de circonstances que les bouleversements de l’actualité démodent en quelques semaines, le livre n’est jamais produit pour opérer en tant que livre (être lu, donc) dans le temps même de son écriture. Si le processus de rédaction a son lieu, son temps, ses circonstances propres, la vie du livre, publication faite, échappe à tout cela ; elle entame son propre cycle et rapidement le texte s’affranchit des liens qui le rattachaient à son auteur. La conception selon laquelle un livre serait un message adressé par un auteur à ses lecteurs et, partant, une manière de lien de l’un aux autres, ne tient donc pas la route. Une lettre est cela, un livre, non. En principe, l’auteur ne connaît pas ses lecteurs, qui ne jouissent dans son projet d’auteur que d’un statut fantasmatique.
La notion même de projet d’auteur est délicate. Certes, un livre est bien le résultat d’un long processus dans lequel l’auteur est fortement impliqué. Mais si la volonté d’écrire est patente et semble répondre le plus souvent souvent à un projet explicite, les raisons profondes de l’écriture sont loin d’être claires. Un auteur, d’ailleurs, sait-il pourquoi il tient tellement à écrire et, en particulier pourquoi il souhaite écrire tel livre et pas un autre ? Supposons que oui, pour ne pas lui faire de la peine, encore que nous en doutions fortement.  Ce qui est certain, en tout état de cause, c’est qu’aux yeux du lecteur les pensées intimes de l’auteur à propos de son livre ne pèsent pas lourd. Laissons passer une décennie, et cela n’intéressera plus que de laborieux thésards.
Pour le lecteur, le lien au livre qu’il est en train de lire est clair, mais on ne peut pas dire que ce lien le rattache explicitement à l’auteur.
Le livre est un signe, avons-nous dit en commençant. Mais si, pour les raisons que nous venons d’évoquer, la démarche de l’auteur producteur du signe et celle du lecteur interprète du signe sont dissociées, comment la « signifiance » fonctionne-t-elle ? Formulons l’hypothèse que dans le cycle de la lecture le livre devient un signe que l’interprète – le lecteur – s’adresse à lui-même. Le dispositif de la lecture est tel que s’il y a circulation du sens, celui-ci passe du lecteur au lecteur par la médiation du texte. Quelle est alors la place de l’Autre, l’auteur du texte, celui qui a tout de même pris la peine de mettre tout cela en forme ? Il semble paradoxal de lui accorder aussi peu d’importance, mais sa place est réduite à la portion congrue ou même carrément annulée. C’est au texte, à la chose-texte qu’échoit désormais le premier rôle dans cette communication du lecteur au lecteur.
On peut dire les choses autrement encore. Un texte, même médiocre, a le mérite de cristalliser une pensée qui demeure sous la forme du texte mais elle s’abolit en tant que pensée au moment même où elle a lieu.
Je pense à la photographie. Un paysage, on peut à la rigueur le retrouver presque inchangé après de nombreuses années. Mais c’est une illusion due à la lenteur de l’érosion des montagnes, à la résistance des forêts et à l’isolement d’une région épargnée par les promoteurs immobiliers. En revanche, cette configuration d’êtres vivants et de choses que peut capter un objectif à un moment précis meurt au moment même où elle a lieu. La photographie ne saurait fixer ce qui est ; elle serait inutile dans ce cas, puisqu’il suffirait de se contenter du réel présent. La photographe fixe ce qui est en train de disparaître au moment même de sa disparition, telle est sa raison d’être. On m’objectera : mais alors que fait celui qui photographie le Parthénon pour le montrer à son retour ? Ce n’est pas  le Parthénon qui l’intéresse, c’est l’instant où il s’est trouvé devant, instant si fugace et pourtant si solennel, qu’il a fallu cette photographie pour se donner le moyen d’y repenser un jour, de s’interroger et peut-être de résoudre ce mystère. Et c’est peut-être aussi la pensée que l’éternité dont le monument semble témoigner n’est qu’une illusion.
De même l’écriture. Elle fixe moins la pensée que sa disparition. Elle annule cet évanouissement de la pensée que montre si nettement la parole, sa destruction au moment même où elle surgit. La mémoire s’épuise à la retenir. La parole est toujours strictement liée au lieu, au moment, aux circonstances de son énonciation. L’écrit s’en dégage, et si radicalement qu’on est obligé de reconstituer après coup, avec les moyens du bord, les caractéristiques de l’énonciation du texte, si elles nous sont nécessaires.
Je ne crois pas qu’on puisse dire que l’écriture se distingue de la parole du fait qu’elle permettrait de fixer en mémoire plus longtemps tel contenu de pensée. C’est plus subtil que cela. L’écriture fixe ce qui n’est que fluidité dans une parole mourante par essence.
Plus encore, une propriété de l’écriture que n’a pas la parole (encore que certaines cultures orales…) est de permettre un processus itératif de retour sur ce qui a été écrit afin de le perfectionner, l’amplifier, lui donner une ampleur que les ressources de la parole ne permettent pas. Je puis à la rigueur considérer qu’un premier jet ressemble à la parole. Il est une expression directe de la pensée. Mais l’écriture permet de greffer sur le texte un second exercice de la pensée qui permet la réécriture. Et ainsi de suite. Un texte est susceptible d’une prolifération par reprises successives que n’autorise pas la parole.

Retenons simplement, pour conclure sur ce point, que la publication du livre marque la fin d’un cycle, celui de la création, de l’écriture du texte et inaugure une autre sorte de création, la lecture.
Les structuralistes ont bien vu qu’à un moment donné le texte échappait à  son auteur qui s’en trouvait évincé en quelque sorte. La pire idée qui puisse venir à un auteur, pour la grande frustration de ses lecteurs, serait de récupérer l’ouvrage publié et de le remanier. Une telle démarche signerait un énorme malentendu. Les lecteurs s’étant déjà approprié l’oeuvre, l’auraient enfermée dans leur propre réseau d’interprétations, et voilà que l’auteur prétendrait la leur reprendre. Comme si un architecte s’autorisait à venir transformer l’aménagement intérieur d’une maison habitée et déjà meublée. Entre l’oeuvre refaite et les interprétations déjà attachées à l’oeuvre originale, le hiatus est évident.
Dans ce dispositif, le lecteur se trouve donc en position d’interprète et non de destinataire. Et encore faut-il bien préciser ce qu’il faut entendre ici par interprétation. Je tiens l’interprétation pour un travail effectué à partir du texte, mais non pas sur le texte lui-même. L’interprétation se fait toujours en marge du texte, lequel doit être tenu pour un embrayeur de pensée.  Ce que le lecteur interprète, ce sur quoi il travaille, c’est toujours sa propre lecture.
Le projet de l’auteur a certes encore sa place dans le processus de lecture, mais comme l’histoire d’un tableau, la liste de ses propriétaires successifs, en annexe de ce tableau lui-même. L’interprétation est l’affaire des lecteurs et moins l’auteur s’en mêle mieux il en va pour tout le monde.
Le lecteur ne connaît en principe pas le texte dont il entame la lecture. Mais il se parle à lui-même à travers ce texte. La lecture n’est rien d’autre que cela. L’interprétation est moins une fonction du texte qu’une production de pensée s’appuyant sur le texte. Si l’on voulait vraiment réduire à presque rien la fonction du texte, on dirait qu’il n’est que le prétexte de ce travail de pensée. Le lecteur s’offre le texte comme s’il l’avait produit lui-même. La fonction de tout écrit est là : être à la disposition d’un lecteur pour occuper dans sa tête la place d’une pensée qu’il aurait pu avoir lui-même ou non. Le présent du texte est celui du lecteur.
Et la somme des écrits forme une sorte de monument par lequel l’humanité s’adresse à elle-même. Curieuse manière de parler ! Les livres sont écrits par des femmes et des hommes, ceux qui les lisent sont d’autres femmes et d’autres hommes, les uns et les autres appartenant à des époques pouvant être très différentes. Chacun poursuit son destin individuel et personne ne saurait s’identifier à l’humanité tout entière. Pourtant, si nous prenons du recul, nous pouvons dire, à l’échelle de l’humanité dans sa totalité, que ce qui circule ainsi d’un individu à d’autres individus est comme un message de l’humanité à l’humanité. Peu d’écrivains écrivent en se sentant investis d’une mission, pour le bien de leurs contemporains ou des générations futures, convaincus de devoir laisser à la postérité un message nécessaire. Ils écrivent parce qu’ils sont poussés à le faire.  Le livre, pour l’écrivain, est le plus souvent un point d’aboutissement. La publication faite, l’auteur laisse son texte suivre seul son chemin et passe à autre chose. Je ne crois pas, par ailleurs, qu’un écrivain, même très imbu de lui-même, inscrive son oeuvre dans un projet à très long terme. Le livre est quelque chose qu’on laisse derrière soi comme ces pierres qui forment des petits tas sur les sentiers de randonnée. Les pierres s’entassent et finalement il en résulte une sorte de monument. Les marcheurs sont rentrés chez eux, personne ne peut savoir qui a déposé cette pierre-ci. C’est venu comme ça, c’est un résultat, un résultat sans projet.
Aussi longtemps que dure le processus d’interprétation, le texte vit de par son introjection phrase après phrase, chapitre après chapitre dans la psyché du lecteur. Une fois que ce processus est terminé, rien ne change dans le livre, il demeure exactement tel qu’il était et pourtant il cesse d’être un signe. Abandonné sur les rayons d’une bibliothèque, refermé sur lui-même, le texte, de signe qu’il était n’est plus que trace. Non pas n’importe quelle trace, car toutes les traces ne se valent pas. Certaines sont laissées à l’insu de ceux qui les ont faites. Des objets abandonnés qui ne répondent à aucun vouloir-dire. Les archéologues ou les détectives y voient les indices de quelque chose qu’ils désirent savoir. Mais il y a aussi ces traces qui témoignent d’un ancien vouloir-dire, des signes exténués en quelque sorte. Il y a très peu de chances pour qu’elles nous aient été destinées. Elles ont rempli leur fonction, il y a bien longtemps déjà, mais elles sont là malgré tout et nous nous appuyons sur elles pour établir une relation de lecteurs et d’interprètes avec des gens d’un autre âge.
Nous regrettons amèrement la mutilation que la littérature antique a subie, la disparition d’un très grand nombre de textes. Nous estimons que « normalement » nous devrions pouvoir disposer de tout ce qui fut produit de sérieux à cette époque-là, dans la mesure où nous nous sentons orphelins de cette civilisation disparue, ce qui nous arrive de moins en moins. Mais nous n’étions pas les destinataires de ces textes, nous ne sommes plus les témoins des événements dont ils procèdent. Nous nous y installons aujourd’hui, nous en prenons possession, parce que nous le voulons bien. Et peut-être entreront-ils bientôt eux-mêmes dans l’oubli quand nous aurons complètement cessé de nous y référer. Les vestiges des civilisations disparues ne sont pas éternels.
Quand il ne peut plus être compris, quand on a cessé de le lire et qu’il prend la poussière sur un rayonnage, refermé sur une boîte, le livre est dépouillé de son statut de signe. Ce n’est plus qu’une trace, que le vent effacera tôt ou tard.

Subjectivité du texte ?

Attribuer une subjectivité à un texte semble au premier abord une pure et simple aberration. Le texte n’est pas un être humain vivant. En témoigne la condamnation sans appel qu’a subie Jean Bellemin-Noël de la part des psychanalystes, à propos de son ouvrage intitulé L’Inconscient du texte. Seuls les humains vivants ont un inconscient.
Pourtant, il y a bel et bien un lien étroit entre texte et subjectivité. Le texte, en effet, est par définition l’expression de la subjectivité de son auteur.  Telle est probablement la meilleure définition que nous puissions donner de tout discours, donc du texte. Cela ne nous autorise donc pas, selon toute vraisemblance à attribuer au texte lui-même une subjectivité, qui ne peut être que celle de son auteur. Bellemin-Noël, cependant, parle d’inconscient et c’est le terme de subjectivité que j’utilise. Entre les deux la différence est nette. L’inconscient est un mode de fonctionnement psychique, la subjectivité est une posture et celle-ci peut intervenir même en l’absence d’un sujet vivant, d’une personne en chair et en os. Un texte, s’il n’a pas d’inconscient à proprement parler, pourrait fort bien marquer une position subjective en tant que texte et en l’absence de son auteur.
Un texte n’a d’autre lecteur que son auteur tant que se déroule le processus d’écriture. Auteur et texte ne font qu’un dans un mouvement d’objectivation et de resubjectivation de la pensée. Mais une fois publié, le texte est désamarré de son auteur. Sauf s’il s’agit d’une lettre ou d’un note de service,  la publication du texte abolit tout lien avec une situation d’énonciation. L’histoire propre du texte ne présente plus qu’un intérêt mineur, elle peut être mise entre parenthèses et il n’est pas illégitime de reconstituer, à partir du texte et de lui uniquement, la posture subjective dont il est l’expression, laquelle ne coïncide jamais avec la position de son auteur, même si les deux se recouvrent partiellement. Il faut insister sur la différence souvent flagrante qu’il peut y avoir entre la position subjective qu’exprime le texte et celle, souvent confuse et approximative, de l’auteur. Plus encore, il n’est pas rare que l’auteur s’illusionne carrément sur le sens de son oeuvre, et ne perçoive même pas que ce qu’il a écrit se trouve forcément en porte-à-faux avec ce qu’il croyait écrire.
Donné à lire non pas à tel lecteur précis mais à n’importe qui, donc dans un certain sens à personne, le texte, affranchi de toute allégeance à son auteur, peut acquérir sa pleine fonctionnalité.

C’est désormais porté par ses lecteurs qu’il accomplit son parcours et  ce n’est plus qu’à lui-même, qu’il renvoie, au monde auquel il nous invite à faire semblant de croire et à tous les autres textes dont il porte en lui les échos.
Mais cela, le texte ne le fait pas de manière active, puisqu’il n’est qu’une chose. La vie du texte et son action se réduisent aux brefs moments de vie que ses lecteurs lui concèdent. Le texte ne peut « fonctionner » que s’il est activé par un lecteur. De plus, reproduit mécaniquement à plusieurs centaines ou milliers d’exemplaires, le texte, en tant que chose, ne change pas d’un iota ; mais, chaque lecteur s’offrant à lui avec une configuration singulière de références, d’affects, de motivations, d’expériences vécues, il donne lieu au balayage d’un champ de signification extraordinairement vaste et même probablement illimité.
Le rapport du lecteur au texte qu’il lit n’est pas sans rappeler ce qui se passe dans l’usage d’une substance psychotrope. Un texte ne déploie sa subjectivité que  s’il s’insinue dans la subjectivité du lecteur et s’en empare. Celui-ci peut se livrer de bonne ou de mauvaise grâce au texte dont il entreprend la lecture, il se soumet ou résiste, cède avec volupté ou lutte âprement. Très souvent, il est vrai, l’affrontement n’a pas lieu, l’expérience fait long feu : le texte manque de puissance ou la résistance du lecteur est trop forte. Mais si la subjectivité du lecteur entre en phase avec la posture subjective du texte, Il y a recouvrement, le lecteur devient le sujet vivant porteur de cette subjectivité ; il lit au plein sens du terme.
La question de savoir l’auteur pensait ou voulait dire est alors complètement dépassée. Ce qui compte d’abord, c’est ce que  le texte donne à comprendre, donc l’ensemble des interprétations possibles, légitimes qu’il autorise.
On parle volontiers de la voix du texte. Dans un texte narratif cette voix est le plus souvent assimilée à celle d’un narrateur. Mais on peut dire aussi que c’est la voix du lecteur, lorsqu’il prend à son compte la subjectivité du texte.
Mais faut-il vraiment identifier cette voix du texte avec la voix de quelqu’un dans le texte ou hors du texte. Elle peut tout aussi bien n’être la voix de personne, ou alors, irrémédiablement et d’autant plus qu’on essaie de la cerner, la voix d’un autre. Aussitôt qu’on croit l’identifier elle se dérobe, oscille d’un point de référence à un autre, puis à un autre encore, flottants, insaisissables.
Subjectivité du texte, oui, mais subjectivité divisée, éparpillée, ainsi celle de l’auteur comme celle du lecteur.
Nous sommes toujours en porte-à-faux par rapport à ce que nous croyons être et d’un moment à l’autre ne nous ressemblons plus.
Le sujet n’étant jamais une chose, il peut être flottant, approximatif. Il arrive qu’on se dise parfois : là, je ne me reconnais plus, je ne comprends pas pourquoi j’ai réagi de cette manière, cela ne me ressemble pas.
Nous savons que l’auteur d’un texte peut tricher et se faire passer pour un autre. Il peut, par le truchement du texte, donner cours à une subjectivité qui n’est pas la sienne, jouer à être autre qu’il n’est. Mais de ce jeu-là, on n’est jamais le maître.
Et que se passe-t-il quand le texte, au hasard de son histoire, fait retour à son auteur ? Supposons que celui-ci ait pris le parti de la sincérité la plus totale, ce qui suppose qu’il adhère totalement à ce qu’il écrit, qu’apparemment seule sa subjectivité d’auteur soit en jeu dans son écriture. Quelques mois ou quelques années plus tard devenu son propre lecteur à l’instar de n’importe quel autre lecteur, il butera sur cette évidence que ce texte ne lui appartient plus, qu’il lui apparaît comme étant d’un autre. Non qu’il ait simplement évolué dans ses opinions ; c’est bien plus fort que cela. Se relisant, il éprouvera ce sentiment d’inquiétante étrangeté qu’a décrit Freud, devant un texte qui l’interpelle d’une voix venue d’ailleurs, inconnue et pourtant familière.
Ces retrouvailles avec le texte rendent manifeste un décalage, fêlure qui était présente dès le départ mais que l’auteur n’était pas en mesure de percevoir. L’auteur entre alors avec lui-même dans un rapport d’altérité assez vertigineux qui confine à la psychose.
André Breton a abordé cette question dans la préface qu’il a rédigée à l’occasion de la réédition en 1929 du Manifeste du surréalisme de 1924.
J’en extrais les citations suivantes :
1. « Ceux (les livres) qu’on m’attribue ne me semblent pas exercer sur moi une action plus déterminante que bien d’autres et sans doute n’en ai-je plus l’intelligence parfaite qu’on peut en avoir. »
2. « Laisser rééditer un ouvrage de soi, comme celui qu’on aurait plus ou moins lu d’un autre, équivaut à « reconnaître » je ne dis pas même un enfant de qui l’on se serait préalablement assuré que les traits sont assez aimables, que la constitution est assez robuste, mais encore quoi que ce soit qui, ayant été aussi vaillamment que l’on voudra, ne peut plus être. »
3. « Je crois seulement qu’entre ma pensée, telle qu’elle se dégage de ce qu’on a pu lire sous ma signature, et moi, que la nature véritable de ma pensée engage à quoi, je ne le sais pas encore, il y a un monde, un monde irréversible de phantasmes, de réalisations d’hypothèses, de paris perdus et de mensonges dont une exploration rapide me dissuade d’apporter la moindre correction à cet ouvrage. »

J’aimerais ne pas conclure, parce que ce texte débouchera forcément sur plusieurs autres, les uns consacrés à la lecture, les autres à cette incapacité du sujet à coïncider vraiment avec les représentations qu’il peut avoir de lui-même. Ce décalage fécond est à mon sens la faille-source de toute littérature.