Notules 2

Ce blog devait être le lieu d’expression d’une recherche à la fois libre et féconde. Quelques textes y furent déposés pendant quelques mois, puis cela a cessé.

Le dommage est mineur ; il n’y a pas à s’illusionner sur cette infime contribution au débat général, sur quelques mesures maladroites lancées dans la vaste cacophonie dominante. Alors ne nous attardons pas là-dessus.

Le désir d’écrire n’est pas en cause, pendant ces années de silence, il a pris la forme de nombreux textes qui ne seront jamais publiés parce qu’ils n’ont pas à l’être.

Ecrire, d’accord. Mais quoi ? Au nom de quoi ? En vue de quoi ?

Qui pourrait expliquer pourquoi certaines personnes écrivent plutôt que de travailler sérieusement, de bricoler, de jardiner ou de courir après un ballon ? D’une expérience d’écriture singulière, avec ses hauts et ses bas, et toutes les illusions qui la nourrissent et la hantent, on ne saurait tirer la moindre conclusion générale. De tous ceux qui écrivent, qui peut se vanter de savoir pourquoi il le fait ? On écrit, ou, mieux, on prête la main  à quelques bribe de langage en mal d’expression. Quand on a écrit on se dit c’est fait. Une évidence. Rien à ajouter.

Bien naïf celui qui se croit maître du jeu ! Etant l’acteur principal on pense avoir le champ libre. Erreur ! Il faut du temps pour s’en rendre compte, mais quand c’est fait, on n’échappe pas à ce constat et on ne la ramène plus trop.

Nous sommes entraînés dans un vaste courant. Nous avons juste la capacité d’infléchir un peu notre trajectoire, de freiner un peu l’élan. C’est tout. Et plus ça va, plus on a le sentiment que l’essentiel se joue en dehors de nous, souvent malgré nous, dans un grand foutage de gueule.

Alors…

Un blog a fonctionné quelques semaines, il y a déjà longtemps, il s’est enrayé, il repart… Pour trois mois ou trois ans ? Personne ne le sait et peu importe.

Trace ou signe ?

Il ne faut pas confondre trace et signe, puisque ces deux termes ne sont nullement synonymes. Sur la même allée forestière, on peut relever des traces, des empreintes d’animaux par exemple ou un mégot ; mais on y trouve aussi des signes, plus ou moins discrets : écriteaux indiquant la direction d’un but de promenade ou signes de convention laissés par une personne à l’attention d’une autre bien précise.
Etant tissé de mots, le livre relève de toute évidence du signe et non de la trace. Pourtant – et c’est cela que j’aimerais suggérer ici – , tout livre tend à perdre son statut de signe avec le temps et finit par n’être plus qu’une trace. Le livre abstrait, le concept de livre nous tire impérieusement du côté du signe, mais le livre réel, lui, dégénère en trace.
D’un livre, comme signe, on peut dire qu’il est la fixation, la matérialisation d’un enchaînement complexe de pensées articulées. C’est un artefact, produit d’un effort de réflexion et d’expression.
La pensée est immatérielle, la parole se dissipe au moment même où elle est prononcée ; l’écrit, en revanche, s’impose comme un témoin durable, qui ne demeure cependant qu’aussi longtemps qu’on veille sur lui. De la parole, l’écrit se distingue par deux caractéristiques fondamentales : un décalage dans le temps et la dissociation entre l’expression et la réception du texte qui en découle. N’en déplaise aux rédacteurs de ces ouvrages de circonstances que les bouleversements de l’actualité démodent en quelques semaines, le livre n’est jamais produit pour opérer en tant que livre (être lu, donc) dans le temps même de son écriture. Si le processus de rédaction a son lieu, son temps, ses circonstances propres, la vie du livre, publication faite, échappe à tout cela ; elle entame son propre cycle et rapidement le texte s’affranchit des liens qui le rattachaient à son auteur. La conception selon laquelle un livre serait un message adressé par un auteur à ses lecteurs et, partant, une manière de lien de l’un aux autres, ne tient donc pas la route. Une lettre est cela, un livre, non. En principe, l’auteur ne connaît pas ses lecteurs, qui ne jouissent dans son projet d’auteur que d’un statut fantasmatique.
La notion même de projet d’auteur est délicate. Certes, un livre est bien le résultat d’un long processus dans lequel l’auteur est fortement impliqué. Mais si la volonté d’écrire est patente et semble répondre le plus souvent souvent à un projet explicite, les raisons profondes de l’écriture sont loin d’être claires. Un auteur, d’ailleurs, sait-il pourquoi il tient tellement à écrire et, en particulier pourquoi il souhaite écrire tel livre et pas un autre ? Supposons que oui, pour ne pas lui faire de la peine, encore que nous en doutions fortement.  Ce qui est certain, en tout état de cause, c’est qu’aux yeux du lecteur les pensées intimes de l’auteur à propos de son livre ne pèsent pas lourd. Laissons passer une décennie, et cela n’intéressera plus que de laborieux thésards.
Pour le lecteur, le lien au livre qu’il est en train de lire est clair, mais on ne peut pas dire que ce lien le rattache explicitement à l’auteur.
Le livre est un signe, avons-nous dit en commençant. Mais si, pour les raisons que nous venons d’évoquer, la démarche de l’auteur producteur du signe et celle du lecteur interprète du signe sont dissociées, comment la « signifiance » fonctionne-t-elle ? Formulons l’hypothèse que dans le cycle de la lecture le livre devient un signe que l’interprète – le lecteur – s’adresse à lui-même. Le dispositif de la lecture est tel que s’il y a circulation du sens, celui-ci passe du lecteur au lecteur par la médiation du texte. Quelle est alors la place de l’Autre, l’auteur du texte, celui qui a tout de même pris la peine de mettre tout cela en forme ? Il semble paradoxal de lui accorder aussi peu d’importance, mais sa place est réduite à la portion congrue ou même carrément annulée. C’est au texte, à la chose-texte qu’échoit désormais le premier rôle dans cette communication du lecteur au lecteur.
On peut dire les choses autrement encore. Un texte, même médiocre, a le mérite de cristalliser une pensée qui demeure sous la forme du texte mais elle s’abolit en tant que pensée au moment même où elle a lieu.
Je pense à la photographie. Un paysage, on peut à la rigueur le retrouver presque inchangé après de nombreuses années. Mais c’est une illusion due à la lenteur de l’érosion des montagnes, à la résistance des forêts et à l’isolement d’une région épargnée par les promoteurs immobiliers. En revanche, cette configuration d’êtres vivants et de choses que peut capter un objectif à un moment précis meurt au moment même où elle a lieu. La photographie ne saurait fixer ce qui est ; elle serait inutile dans ce cas, puisqu’il suffirait de se contenter du réel présent. La photographe fixe ce qui est en train de disparaître au moment même de sa disparition, telle est sa raison d’être. On m’objectera : mais alors que fait celui qui photographie le Parthénon pour le montrer à son retour ? Ce n’est pas  le Parthénon qui l’intéresse, c’est l’instant où il s’est trouvé devant, instant si fugace et pourtant si solennel, qu’il a fallu cette photographie pour se donner le moyen d’y repenser un jour, de s’interroger et peut-être de résoudre ce mystère. Et c’est peut-être aussi la pensée que l’éternité dont le monument semble témoigner n’est qu’une illusion.
De même l’écriture. Elle fixe moins la pensée que sa disparition. Elle annule cet évanouissement de la pensée que montre si nettement la parole, sa destruction au moment même où elle surgit. La mémoire s’épuise à la retenir. La parole est toujours strictement liée au lieu, au moment, aux circonstances de son énonciation. L’écrit s’en dégage, et si radicalement qu’on est obligé de reconstituer après coup, avec les moyens du bord, les caractéristiques de l’énonciation du texte, si elles nous sont nécessaires.
Je ne crois pas qu’on puisse dire que l’écriture se distingue de la parole du fait qu’elle permettrait de fixer en mémoire plus longtemps tel contenu de pensée. C’est plus subtil que cela. L’écriture fixe ce qui n’est que fluidité dans une parole mourante par essence.
Plus encore, une propriété de l’écriture que n’a pas la parole (encore que certaines cultures orales…) est de permettre un processus itératif de retour sur ce qui a été écrit afin de le perfectionner, l’amplifier, lui donner une ampleur que les ressources de la parole ne permettent pas. Je puis à la rigueur considérer qu’un premier jet ressemble à la parole. Il est une expression directe de la pensée. Mais l’écriture permet de greffer sur le texte un second exercice de la pensée qui permet la réécriture. Et ainsi de suite. Un texte est susceptible d’une prolifération par reprises successives que n’autorise pas la parole.

Retenons simplement, pour conclure sur ce point, que la publication du livre marque la fin d’un cycle, celui de la création, de l’écriture du texte et inaugure une autre sorte de création, la lecture.
Les structuralistes ont bien vu qu’à un moment donné le texte échappait à  son auteur qui s’en trouvait évincé en quelque sorte. La pire idée qui puisse venir à un auteur, pour la grande frustration de ses lecteurs, serait de récupérer l’ouvrage publié et de le remanier. Une telle démarche signerait un énorme malentendu. Les lecteurs s’étant déjà approprié l’oeuvre, l’auraient enfermée dans leur propre réseau d’interprétations, et voilà que l’auteur prétendrait la leur reprendre. Comme si un architecte s’autorisait à venir transformer l’aménagement intérieur d’une maison habitée et déjà meublée. Entre l’oeuvre refaite et les interprétations déjà attachées à l’oeuvre originale, le hiatus est évident.
Dans ce dispositif, le lecteur se trouve donc en position d’interprète et non de destinataire. Et encore faut-il bien préciser ce qu’il faut entendre ici par interprétation. Je tiens l’interprétation pour un travail effectué à partir du texte, mais non pas sur le texte lui-même. L’interprétation se fait toujours en marge du texte, lequel doit être tenu pour un embrayeur de pensée.  Ce que le lecteur interprète, ce sur quoi il travaille, c’est toujours sa propre lecture.
Le projet de l’auteur a certes encore sa place dans le processus de lecture, mais comme l’histoire d’un tableau, la liste de ses propriétaires successifs, en annexe de ce tableau lui-même. L’interprétation est l’affaire des lecteurs et moins l’auteur s’en mêle mieux il en va pour tout le monde.
Le lecteur ne connaît en principe pas le texte dont il entame la lecture. Mais il se parle à lui-même à travers ce texte. La lecture n’est rien d’autre que cela. L’interprétation est moins une fonction du texte qu’une production de pensée s’appuyant sur le texte. Si l’on voulait vraiment réduire à presque rien la fonction du texte, on dirait qu’il n’est que le prétexte de ce travail de pensée. Le lecteur s’offre le texte comme s’il l’avait produit lui-même. La fonction de tout écrit est là : être à la disposition d’un lecteur pour occuper dans sa tête la place d’une pensée qu’il aurait pu avoir lui-même ou non. Le présent du texte est celui du lecteur.
Et la somme des écrits forme une sorte de monument par lequel l’humanité s’adresse à elle-même. Curieuse manière de parler ! Les livres sont écrits par des femmes et des hommes, ceux qui les lisent sont d’autres femmes et d’autres hommes, les uns et les autres appartenant à des époques pouvant être très différentes. Chacun poursuit son destin individuel et personne ne saurait s’identifier à l’humanité tout entière. Pourtant, si nous prenons du recul, nous pouvons dire, à l’échelle de l’humanité dans sa totalité, que ce qui circule ainsi d’un individu à d’autres individus est comme un message de l’humanité à l’humanité. Peu d’écrivains écrivent en se sentant investis d’une mission, pour le bien de leurs contemporains ou des générations futures, convaincus de devoir laisser à la postérité un message nécessaire. Ils écrivent parce qu’ils sont poussés à le faire.  Le livre, pour l’écrivain, est le plus souvent un point d’aboutissement. La publication faite, l’auteur laisse son texte suivre seul son chemin et passe à autre chose. Je ne crois pas, par ailleurs, qu’un écrivain, même très imbu de lui-même, inscrive son oeuvre dans un projet à très long terme. Le livre est quelque chose qu’on laisse derrière soi comme ces pierres qui forment des petits tas sur les sentiers de randonnée. Les pierres s’entassent et finalement il en résulte une sorte de monument. Les marcheurs sont rentrés chez eux, personne ne peut savoir qui a déposé cette pierre-ci. C’est venu comme ça, c’est un résultat, un résultat sans projet.
Aussi longtemps que dure le processus d’interprétation, le texte vit de par son introjection phrase après phrase, chapitre après chapitre dans la psyché du lecteur. Une fois que ce processus est terminé, rien ne change dans le livre, il demeure exactement tel qu’il était et pourtant il cesse d’être un signe. Abandonné sur les rayons d’une bibliothèque, refermé sur lui-même, le texte, de signe qu’il était n’est plus que trace. Non pas n’importe quelle trace, car toutes les traces ne se valent pas. Certaines sont laissées à l’insu de ceux qui les ont faites. Des objets abandonnés qui ne répondent à aucun vouloir-dire. Les archéologues ou les détectives y voient les indices de quelque chose qu’ils désirent savoir. Mais il y a aussi ces traces qui témoignent d’un ancien vouloir-dire, des signes exténués en quelque sorte. Il y a très peu de chances pour qu’elles nous aient été destinées. Elles ont rempli leur fonction, il y a bien longtemps déjà, mais elles sont là malgré tout et nous nous appuyons sur elles pour établir une relation de lecteurs et d’interprètes avec des gens d’un autre âge.
Nous regrettons amèrement la mutilation que la littérature antique a subie, la disparition d’un très grand nombre de textes. Nous estimons que « normalement » nous devrions pouvoir disposer de tout ce qui fut produit de sérieux à cette époque-là, dans la mesure où nous nous sentons orphelins de cette civilisation disparue, ce qui nous arrive de moins en moins. Mais nous n’étions pas les destinataires de ces textes, nous ne sommes plus les témoins des événements dont ils procèdent. Nous nous y installons aujourd’hui, nous en prenons possession, parce que nous le voulons bien. Et peut-être entreront-ils bientôt eux-mêmes dans l’oubli quand nous aurons complètement cessé de nous y référer. Les vestiges des civilisations disparues ne sont pas éternels.
Quand il ne peut plus être compris, quand on a cessé de le lire et qu’il prend la poussière sur un rayonnage, refermé sur une boîte, le livre est dépouillé de son statut de signe. Ce n’est plus qu’une trace, que le vent effacera tôt ou tard.

Subjectivité du texte ?

Attribuer une subjectivité à un texte semble au premier abord une pure et simple aberration. Le texte n’est pas un être humain vivant. En témoigne la condamnation sans appel qu’a subie Jean Bellemin-Noël de la part des psychanalystes, à propos de son ouvrage intitulé L’Inconscient du texte. Seuls les humains vivants ont un inconscient.
Pourtant, il y a bel et bien un lien étroit entre texte et subjectivité. Le texte, en effet, est par définition l’expression de la subjectivité de son auteur.  Telle est probablement la meilleure définition que nous puissions donner de tout discours, donc du texte. Cela ne nous autorise donc pas, selon toute vraisemblance à attribuer au texte lui-même une subjectivité, qui ne peut être que celle de son auteur. Bellemin-Noël, cependant, parle d’inconscient et c’est le terme de subjectivité que j’utilise. Entre les deux la différence est nette. L’inconscient est un mode de fonctionnement psychique, la subjectivité est une posture et celle-ci peut intervenir même en l’absence d’un sujet vivant, d’une personne en chair et en os. Un texte, s’il n’a pas d’inconscient à proprement parler, pourrait fort bien marquer une position subjective en tant que texte et en l’absence de son auteur.
Un texte n’a d’autre lecteur que son auteur tant que se déroule le processus d’écriture. Auteur et texte ne font qu’un dans un mouvement d’objectivation et de resubjectivation de la pensée. Mais une fois publié, le texte est désamarré de son auteur. Sauf s’il s’agit d’une lettre ou d’un note de service,  la publication du texte abolit tout lien avec une situation d’énonciation. L’histoire propre du texte ne présente plus qu’un intérêt mineur, elle peut être mise entre parenthèses et il n’est pas illégitime de reconstituer, à partir du texte et de lui uniquement, la posture subjective dont il est l’expression, laquelle ne coïncide jamais avec la position de son auteur, même si les deux se recouvrent partiellement. Il faut insister sur la différence souvent flagrante qu’il peut y avoir entre la position subjective qu’exprime le texte et celle, souvent confuse et approximative, de l’auteur. Plus encore, il n’est pas rare que l’auteur s’illusionne carrément sur le sens de son oeuvre, et ne perçoive même pas que ce qu’il a écrit se trouve forcément en porte-à-faux avec ce qu’il croyait écrire.
Donné à lire non pas à tel lecteur précis mais à n’importe qui, donc dans un certain sens à personne, le texte, affranchi de toute allégeance à son auteur, peut acquérir sa pleine fonctionnalité.

C’est désormais porté par ses lecteurs qu’il accomplit son parcours et  ce n’est plus qu’à lui-même, qu’il renvoie, au monde auquel il nous invite à faire semblant de croire et à tous les autres textes dont il porte en lui les échos.
Mais cela, le texte ne le fait pas de manière active, puisqu’il n’est qu’une chose. La vie du texte et son action se réduisent aux brefs moments de vie que ses lecteurs lui concèdent. Le texte ne peut « fonctionner » que s’il est activé par un lecteur. De plus, reproduit mécaniquement à plusieurs centaines ou milliers d’exemplaires, le texte, en tant que chose, ne change pas d’un iota ; mais, chaque lecteur s’offrant à lui avec une configuration singulière de références, d’affects, de motivations, d’expériences vécues, il donne lieu au balayage d’un champ de signification extraordinairement vaste et même probablement illimité.
Le rapport du lecteur au texte qu’il lit n’est pas sans rappeler ce qui se passe dans l’usage d’une substance psychotrope. Un texte ne déploie sa subjectivité que  s’il s’insinue dans la subjectivité du lecteur et s’en empare. Celui-ci peut se livrer de bonne ou de mauvaise grâce au texte dont il entreprend la lecture, il se soumet ou résiste, cède avec volupté ou lutte âprement. Très souvent, il est vrai, l’affrontement n’a pas lieu, l’expérience fait long feu : le texte manque de puissance ou la résistance du lecteur est trop forte. Mais si la subjectivité du lecteur entre en phase avec la posture subjective du texte, Il y a recouvrement, le lecteur devient le sujet vivant porteur de cette subjectivité ; il lit au plein sens du terme.
La question de savoir l’auteur pensait ou voulait dire est alors complètement dépassée. Ce qui compte d’abord, c’est ce que  le texte donne à comprendre, donc l’ensemble des interprétations possibles, légitimes qu’il autorise.
On parle volontiers de la voix du texte. Dans un texte narratif cette voix est le plus souvent assimilée à celle d’un narrateur. Mais on peut dire aussi que c’est la voix du lecteur, lorsqu’il prend à son compte la subjectivité du texte.
Mais faut-il vraiment identifier cette voix du texte avec la voix de quelqu’un dans le texte ou hors du texte. Elle peut tout aussi bien n’être la voix de personne, ou alors, irrémédiablement et d’autant plus qu’on essaie de la cerner, la voix d’un autre. Aussitôt qu’on croit l’identifier elle se dérobe, oscille d’un point de référence à un autre, puis à un autre encore, flottants, insaisissables.
Subjectivité du texte, oui, mais subjectivité divisée, éparpillée, ainsi celle de l’auteur comme celle du lecteur.
Nous sommes toujours en porte-à-faux par rapport à ce que nous croyons être et d’un moment à l’autre ne nous ressemblons plus.
Le sujet n’étant jamais une chose, il peut être flottant, approximatif. Il arrive qu’on se dise parfois : là, je ne me reconnais plus, je ne comprends pas pourquoi j’ai réagi de cette manière, cela ne me ressemble pas.
Nous savons que l’auteur d’un texte peut tricher et se faire passer pour un autre. Il peut, par le truchement du texte, donner cours à une subjectivité qui n’est pas la sienne, jouer à être autre qu’il n’est. Mais de ce jeu-là, on n’est jamais le maître.
Et que se passe-t-il quand le texte, au hasard de son histoire, fait retour à son auteur ? Supposons que celui-ci ait pris le parti de la sincérité la plus totale, ce qui suppose qu’il adhère totalement à ce qu’il écrit, qu’apparemment seule sa subjectivité d’auteur soit en jeu dans son écriture. Quelques mois ou quelques années plus tard devenu son propre lecteur à l’instar de n’importe quel autre lecteur, il butera sur cette évidence que ce texte ne lui appartient plus, qu’il lui apparaît comme étant d’un autre. Non qu’il ait simplement évolué dans ses opinions ; c’est bien plus fort que cela. Se relisant, il éprouvera ce sentiment d’inquiétante étrangeté qu’a décrit Freud, devant un texte qui l’interpelle d’une voix venue d’ailleurs, inconnue et pourtant familière.
Ces retrouvailles avec le texte rendent manifeste un décalage, fêlure qui était présente dès le départ mais que l’auteur n’était pas en mesure de percevoir. L’auteur entre alors avec lui-même dans un rapport d’altérité assez vertigineux qui confine à la psychose.
André Breton a abordé cette question dans la préface qu’il a rédigée à l’occasion de la réédition en 1929 du Manifeste du surréalisme de 1924.
J’en extrais les citations suivantes :
1. « Ceux (les livres) qu’on m’attribue ne me semblent pas exercer sur moi une action plus déterminante que bien d’autres et sans doute n’en ai-je plus l’intelligence parfaite qu’on peut en avoir. »
2. « Laisser rééditer un ouvrage de soi, comme celui qu’on aurait plus ou moins lu d’un autre, équivaut à « reconnaître » je ne dis pas même un enfant de qui l’on se serait préalablement assuré que les traits sont assez aimables, que la constitution est assez robuste, mais encore quoi que ce soit qui, ayant été aussi vaillamment que l’on voudra, ne peut plus être. »
3. « Je crois seulement qu’entre ma pensée, telle qu’elle se dégage de ce qu’on a pu lire sous ma signature, et moi, que la nature véritable de ma pensée engage à quoi, je ne le sais pas encore, il y a un monde, un monde irréversible de phantasmes, de réalisations d’hypothèses, de paris perdus et de mensonges dont une exploration rapide me dissuade d’apporter la moindre correction à cet ouvrage. »

J’aimerais ne pas conclure, parce que ce texte débouchera forcément sur plusieurs autres, les uns consacrés à la lecture, les autres à cette incapacité du sujet à coïncider vraiment avec les représentations qu’il peut avoir de lui-même. Ce décalage fécond est à mon sens la faille-source de toute littérature.

Un « écrivant »

Pour une fois, c’est de moi qu’il sera question ici. Cela me gêne d’en parler parce que si ma compréhension d’autrui se satisfait de ce que l’autre donne à voir, je sais en ce qui me concerne à quel point tout ce que je peux voir reste difficile à interpréter. Pour les autres, les apparences me suffisent parce que je n’ai de toute manière pas d’autres accès à leur être intime ; pour moi-même, ces apparences sont équivoques. Je sais que toute affirmation sur ce que je pense être, si sincère soit-elle, est assortie d’un démenti radical et non moins sincère. Je suis bon, mais aussi un salaud ; je suis lucide, mais cela ne m’empêche pas de succomber à toutes sortes d’illusions ; je suis courageux et lâche tout à la fois, etc.
Considérant ces textes que je donne à lire ici et d’autres publiés ailleurs ou relégués dans un tiroir, je me présente comme un écrivant. Il est indéniable que j’écris, je suis donc sans nul doute un écrivant. En revanche, je ne me reconnais ni comme écrivain ni comme dispensateur de savoir.
Modestie ? Certainement pas, car ce choix se justifie de façon tout à fait rationnelle et se trouve parfaitement en phase avec mes projets.
« Ecrivant » : comment faut-il le comprendre ?
Un écrivant est quelqu’un qui s’exprime prioritairement par l’écriture. La question du destin de ses écrits ne se pose pas. Peu importe s’ils seront lus ou non. La question de la lecture par autrui est complètement dissociée de celle de l’écriture. C’est sans doute un des points qui marquent le plus nettement la différence entre l’écrivain et l’écrivant. Le premier écrit avant tout pour donner à lire ; il remplit une fonction sociale. L’écrivain inclut d’emblée d’hypothétiques lecteurs dans sa démarche. Ainsi l’écrivain est bien un écrivant, mais avec une dimension supplémentaire que je ne revendique pas.
Pourtant exposer ses écrits sur un site, comme je le fais, ne suffit-il pas à faire de moi un écrivain (bon ou mauvais) ? Je ne le pense pas, car ces textes ne s’inscrivent pas dans un projet éditorial. Ils ne sont pas donnés à lire, mais simplement laissés là. Leur présence ici est presque fortuite. Si cela peut servir à quelqu’un, tant mieux. Qu’importe sinon ?
Professeur, je le suis encore moins, n’ayant jamais eu la fortune d’appartenir à une institution officielle du savoir. J’y ai été instruit, mais la vie m’a emporté ailleurs. C’est donc à titre purement personnel que je me livre à ces élucubrations. J’estime le faire avec tout le sérieux que je puis y mettre ; mais, quoi que je puisse en dire, ne pouvant compter sur l’aval ou le soutien d’une autorité académique, cela ne vaut pas plus qu’un pet de lapin et je n’en ressens aucune amertume.
D’ailleurs, le choix de cette appellation a aussi des raisons positives.
C’est l’écriture en effet qui constitue mon principal objet de réflexion, en tant que production de textes, l’activité caractéristique de l’écrivant, justement. Il s’agit de l’écriture prise à sa source, en amont de toute oeuvre et considérée indépendamment de toutes les justifications qu’elle peut recevoir à travers l’usage social qui pourrait être fait du texte produit.
En tant qu’écrivant, je me trouve donc dans la position qui convient pour appréhender mon objet d’étude, position assez particulière au demeurant.

S’il n’est pas écrivain, l’écrivant n’est pas non plus un usager ordinaire de l’écriture, professionnel ou amateur, astreint à rédiger des lettres ou des rapports. Plus encore, l’écriture de l’écrivant est la moins fonctionnelle qui soit, la moins soumise aux contraintes extérieures, la plus libre des écritures.
Deux questions toutes simples, au centre de ma réflexion, sur lesquelles forcément je reviendrai souvent :
a) Je constate que l‘écrivant écrit ; cela doit forcément répondre à un désir et un désir suffisamment fort pour justifier une discipline qui n’est pas toujours gratifiante. Mais ce désir passe-t-il forcément par l’écriture ?
b) Y a-t-il une écriture pour l’écriture, une écriture qui ne tire sa justification que d’elle-même ? En d’autres termes, à quoi cela rime-t-il d’écrire pour écrire, simplement, sans autre raison ?

Si la réponse à la question a) est positive, alors comment l’écriture opère-t-elle ? Peut-on le déterminer ? Est-il possible d’expliquer comment cela fonctionne ?
Si la réponse à la question b) est positive également, alors qu’est-ce que l’écriture apporte à celui qui la pratique et pourquoi reste-t-elle le fait d’une minorité ?
L’écriture est étroitement liée à la vie psychique la plus intime du sujet qui s’y consacre, j’en suis convaincu. Elle joue un rôle apparemment important dans son équilibre personnel. L’écriture répond donc à un besoin totalement dissocié de ses finalités sociales ordinaires.
Je ne suis d’ailleurs pas loin de penser que l’écriture s’impose à certains comme un véritable mode de vie, une existence idéelle, onirique, clivée (le terme est fort mais je l’assume) de la vie matérielle.
Le mot « écrivant », même s’il manque un peu d’élégance, permet de mettre l’accent sur ce point.
A toutes ces considérations, il faut ajouter une précision importante qui en découle : l’écriture de l’écrivant est le plus souvent une écriture heuristique. Elle ne sert en aucun cas à transcrire une pensée élaborée par ailleurs. C’est à travers cette écriture que s’opère le cheminement mental par lequel un champ de représentation est exploré et au cours duquel des vérités nouvelles peuvent naître d’une combinaison de mots à la fois imprévisible et dirigée. L’écriture fait partie de ces processus à la fois internes et externes, qui opèrent sur la frontière, entre la psyché du sujet et le le réel, le monde en tant que pensée et représentation du réel incluant le sujet lui-même formant cette frontière. L’écriture, plus que la parole, est à mes yeux le moment essentiel du passage entre l’intention expressive et l’expression. Elle m’apparaît soit comme l’effet d’un dédoublement du sujet lui-même, et comme la constitution en retrait de l’expérience d’une représentation de celle-ci. Dans tous les cas, on trouve la figure du redoublement qui rend possible à chaque étape la poursuite du processus de pensée à un niveau supérieur d’expression langagière et d’information du réel. L’écriture fournit l’appui sur lequel un enchaînement de rebonds du processus de pensée peut se développer, enrichi à chaque étape des acquis des étapes antérieures.
On insiste volontiers sur l’inspiration, le surgissement dans l’écriture, mais elle est aussi un processus répétitif, fait qu’on ne souligne pas assez à mon sens.

Où l’on finira, quand même, in extremis, par aborder la question du style

Il fut un temps où lisant un roman, j’étais d’abord captivé par l’intrigue qu’il développe. Telle fut même, bien longtemps, la principale raison de mes lectures. Je voulais une histoire. De mes lectures j’attendais aussi une forme de dépaysement. L’évocation, d’un monde à la fois semblable et différent fascine, et pas seulement dans la littérature de science-fiction. Etrange et familier, le monde du livre est tel qu’on s’y reconnaît facilement ; pourtant, il n’est jamais directement le nôtre. D’abord parce que c’est un monde immatériel, décollé du monde quotidien ; ensuite parce que la subjectivité dont il témoigne est toujours décalée par rapport à la nôtre. Dans la vie, les choses se passent comme si, tous, nous avions la même perception des mêmes choses. Nous avons beau savoir que ce n’est pas le cas, que ce ne peut pas l’être, nous n’en tenons pas compte. Mais dans le roman, nombreux sont les indices qui trahissent cette différence. Les choses sont bien là, nommées et à leurs places, mais les couleurs, la température, la tonalité affective ne sont pas les mêmes.
Revenons à l’histoire, au scénario, à l’intrigue. Hasardons l’hypothèse que si, de cent ou mille romans de toutes sortes, l’on extrayait l’intrigue pour en tirer chaque fois un résumé schématique, sa structure de base, il ne nous resterait en fin de compte sous les yeux qu’un nombre limité de scénarios. Le champ des intrigues possibles n’est probablement pas très vaste et une typologie pourrait en être assez facilement constituée. On découvrirait alors un nombre considérable de romans répondant au même schéma de base.
Et pourtant, il n’y a pas deux romans pareils. C’est donc que l’intérêt de l’oeuvre ne saurait se limiter à son intrigue. Et là nous retombons sur le constat esquissé plus haut : chaque texte narratif produit son propre monde.
Pour autant, cette différence d’un roman à l’autre, si importante soit-elle, n’est pas ce qui compte le plus. Le traitement romanesque du réel s’oppose radicalement à l’expérience que nous pouvons en faire dans la « vraie » vie. Plus encore, entre le monde réel et le monde d’un roman, de n’importe quel roman, il y a une différence radicale. On ne peut jamais dire qu’un texte littéraire permette de faire ou de refaire l’expérience réelle d’un moment de présence au monde. Ce ne sera jamais qu’un moment de présence au texte, une expérience qui se déroule grâce au texte et à travers le texte exclusivement. Je ne crois pas – mais ne saurais fonder rigoureusement ce sentiment – que le texte soit un simple reflet du monde et qu’il permette de réitérer en marge de la vie un moment de cette vie même. Le temps perdu peut être retouvé mais sous la forme d’une expérience tout à fait différente de celle, réelle, que le texte a recréée mais non reproduite, c’est bien ce que Proust a montré.
Mais nous n’en avons pas encore terminé avec cette affaire car, n’en déplaise aux rêveurs, le principal mérite de la littérature n’est pas la possibilité de l’évasion, le basculement dans l’imaginaire et le congé donné à la réalité. Il est bien plutôt de faire apparaître par un effet comparable à celui d’une lumière rasante un relief imperceptible, une dimension latente, quelque chose qui demeure invisible dans la « vraie vie ». L’ancrage de la littérature est bien la vie, mais son pouvoir est de nous la faire découvrir, elle, mais comme jamais nous ne pourrions la vivre.
A cela s’ajoute la singularité du rapport que chaque écrivain entretient avec le monde, la qualité singulière de son regard. Certes, la réalité est la même pour tous. Mais, transposée dans le texte, cette réalité se ressent de la subjectivité de l’auteur. Chacun porte des lunettes différentes, des lunettes qu’une histoire singulière a polies pour ainsi dire.
Ce que nous appelons le monde, chacun le perçoit donc à sa manière. Un roman quel qu’il soit dépend de cette représentation et peut indirectement la rendre perceptible. L’usage singulier de la langue, c’est ce qu’on appelle le style.
Le style, dit-on, est la marque personnelle de l’écrivain dans son texte. Chacun use de la langue à sa manière. Les uns écrivent « bien » les autres médiocrement. Les uns savent « faire joli », les autres non. Un beau style rend la lecture agréable, si bien qu’on peut tenir le style pour une sorte de plus, pour un aspect accidentel du texte, un élément de confort ou d’inconfort pour le lecteur.
Tout ce que nous venons de dire montre bien que cette définition n’épuise pas du tout la question. Le style, c’est bien plus que cela. On use de la langue, dit-on, pour exprimer quelque chose. Il y aurait donc quelque chose – n’importe quoi – qui serait là, présent, dont le texte écrit serait la représentation. De la présence de la chose on passerait à sa représentation dans et par le texte, une autre forme de présence en quelque sorte.
Cette manière de considérer les choses me paraît trop simple : c’est comme si l’on réduisait toute la peinture à la réalisation de natures mortes, de portraits ou de scènes de genre.
Qu’écrire puisse consister à transcrire en mots quelque aspect de la réalité, je ne le nie pas, mais c’est là ne prendre en considération qu’une dimension particulière, limitée, secondaire de l’écriture.
Ecrire, en effet, c’est d’abord produire des formes langagières. L’écriture – comme la parole d’ailleurs – est création. Et la création faite, si elle est reconnue, entre dans le bien commun des ressources de langage.
Si je devais, par un schéma, rendre compte de cette conception de l’écriture, je dirais que l’écriture est toujours au contact de ce qui n’est pas elle. Elle opère à la limite du langage, toujours en péril de manquer. Celui qui écrit se débat toujours sur un rivage, c’est la mer qui taraude la côte, qui érode les falaises. L’écriture opère sur une ligne incertaine et progresse imperceptiblement dans l’extension des possibilités du langage. Une différence majeure entre l’écriture et la parole, c’est que l’écriture fixe les progrès de cette extension et offre des appuis pour aller encore plus loin. On a besoin de lire intensément si l’on veut écrire, non pas pour reproduire ce qui a été écrit déjà mais pour reconnaître les limites actuelles du langage. Ce que j’appelle le style, c’est donc ce jeu sur la langue qui permet d’en élargir la portée.
On voit dès lors que la conception selon laquelle le style serait un ornement, un ajout, ne tient pas la route. Le style est au contraire un dépouillement, un allègement. Il s’agit de rendre la langue plus fonctionnelle, mieux adaptée, de la dépouiller de ses scories, de concentrer toutes ses connotations pour produire un sens. Le style ne ressortit pas pas au cosmétique mais bien à la structure fondamentale du langage.
Chaque fois que j’entreprends la lecture d’un beau livre, aujourd’hui, j’y vois beaucoup moins une belle histoire, l’occasion de me distraire ou d’éprouver des émotions, qu’une modulation de la langue dont l’histoire – s’il s’agit d’un roman – n’est que le prétexte. C’est en tant que création langagière que le texte m’intéresse. Une belle histoire racontée platement n’est qu’une belle histoire. Un livre qui a du style est un territoire conquis pour la langue, un progrès dans l’humanisation du réel.
Julien Gracq manifeste par son style une certaine vibration qui tient au lieu, aux circonstances, un quelque chose que le plus souvent on ne remarque pas mais qui nous tient partout où nous nous trouvons. Le décor investit les personnages, les pénètre, les façonne.
Aragon, par des expressions fulgurante met en résonance des réalités qu’on croyait étrangères les unes aux autres. Il fait voir la double ou triple identité des choses. Il cristallise l’équivoque et parsème de signes mystérieux des textes en apparence prosaïques.
Evidemment tout cela est vite et médiocrement dit. Ce petit exercice de réflexion est ensemencé de nombreux germes qui réclament leurs développements. Ce sera pour plus tard.

Sous le prétexte du Paysan de Paris

Dans Le Paysan de Paris, Aragon écrit et, dans le même mouvement, s’explique sur son écriture. J’aimerais pouvoir examiner le texte comme un enfant démonte un vieux réveil pour en comprendre le fonctionnement.
Une première caractéristique saute aux yeux : tout se déroule sur deux plans, celui de la réalité objective et celui du rêve.
Mais évitons de faire comme toujours, essayons de ne pas considérer qu’il suffise de dire « réalité objective » pour que tout devienne clair.
Qu’est-ce donc que la « réalité objective » ? On a l’impression – illusoire – qu’il s’agit, à l’extérieur de nous, de quelque chose d’indéniable, d’une évidence. Souvenons-nous que c’est de cela, justement que Descartes a d’abord prudemment douté ; non pas tant pour prétendre que cela n’existe pas, mais bien pour affirmer que rien ne nous oblige à admettre qu’il en soit du réel comme nous le voyons. Bref, il faut bien avec mais mieux vaut ne pas se fonder là-dessus pour élaborer une philosophie.
La réalité objective est ce sur quoi tous les hommes s’accordent dans leurs descriptions. Si je veux montrer quelque chose à quelqu’un et que je lui parle de la maison jaune qui se dresse à une centaine de mètres devant nous, cela ne pose pas de problème à mon interlocuteur : il n’hésite pas un instant à admettre la présence de la maison jaune devant lui. Mais si j’évoque une maison sinistre, il est fort possible que ce qui est sinistre à mes yeux ne le soit pas pour tout le monde.
Bref, est objectif ce qui est identique pour tout le monde. Toute donnée objective, en principe, devrait pouvoir s’appuyer sur une expérience de type scientifique – fût-elle très simple -, qui aboutisse pour tout le monde au même résultat. Si ce caillou pèse 50 kilos pour moi qui en ai mesuré le poids avec une balance, il pèsera 50 kilos pour tous ceux qui savent se servir d’une balance.
La subjectivité, c’est la même réalité, mais rapportée à une sensibilité singulière qui ne s’aligne pas sur des données universelles. J’insiste bien sur ce fait : c’est la même réalité, le monde n’a pas changé, c’est toujours le même contexte, à cela près que ce que je puis en dire ne concerne au départ que moi. Cela peut ressembler à ce qu’un autre pourrait en dire, mais ici, la différence d’un discours à l’autre est parfaitement légitime. C’est que dans la perception subjective du monde intervient à plein le sujet.
On croit en général – mais il s’agit d’une illusion – que l’objet saisi objectivement l’est comme il est en soi ; on sait, en revanche, que l’objet saisi subjectivement n’est que la manière dont un individu singulier en fait l’expérience, le « métabolise ».
Je parle d’illusion dans le cas de l’objectivité et il faut que je m’en explique. A partir de Kant, il est établi que dans tous les cas nous n’avons accès qu’à notre expérience de la chose, le phénomène. La distinction entre objectivité et subjectivité, dès lors ne tient plus qu’à ce qui distingue deux manière d’appréhender le phénomène. Le scientifique produit des machines, des dispositif plus ou moins subtils : la règle graduée des écoliers est l’un de ces dispositifs. Celui-ci est placé en quelque sorte entre l’objet et le sujet, ce dernier s’imposant un retrait, une suspension du jugement et laissant opérer le dispositif. Pour la longueur du segment tracé sur le papier, je m’en remets à ma règle. Je ne m’en mêle pas, le verdict tombe indépendamment de moi, que cela me plaise ou non. Dans l’expérience subjective, le dispositif est le sujet lui-même, sa sensibilité, son émotivité, la complexité de sa psyché. L’instrument de mesure, c’est tout cela. Chaque sujet ou pour faire simple chaque individu constitue un réactif singulier, que rien n’oblige à ressembler à aucun autre.
Opposer radicalement objectivité et subjectivité peut avoir un sens d’un point de vue philosophique pour pouvoir les définir précisément ; mais pratiquement il y a oscillation permanente et continuité de l’une à l’autre.
Quand Aragon, au détour d’une phrase bondit dans le rêve, voire le délire, il prend acte de l’expérience concrète et quotidienne de chacun.
Plus encore, il fait de cette mise en relation de plans ordinairement séparés un principe d’écriture, une doctrine littéraire.
Si l’on cherche à démonter le Paysan de Paris comme on démonte un réveil, il faut être attentif aux données suivantes :
1. Le Paysan de Paris, texte de littérature, est en même temps une réflexion sur la littérature. Il y a dans le texte quelque chose de réflexif. La parution de l’ouvrage dans la presse sous forme de feuilleton alors même que se continuait sa rédaction permet des retours intéressants et surprenants sur le début du livre, une prise en charge des réactions -réelles ou supposées- des lecteurs dans l’élaboration même du livre.
2. Le livre comporte des passages clairement académiques dont le caractère sérieux ou parodique est laissé à l’appréciation du lecteur. On ne sais pas si c’est du lard ou du cochon, mais il ne s’agit jamais d’un pur canular. Canular ou non, le contenu du texte donne à penser.
3. On peut aller chercher dans le livre même des allusions au changement de registre, mais aussi au fait que si le texte prétend nous placer dans le registre du réel dans une pure description, nous nous demandons si la fidélité même de cette description n’est pas le déguisement d’un rêve à la puissance 2. Réciproquement, quand il prend un envol poétique, livrant non plus la chose mais quelques-unes des multiples associations possibles à partir d’elle, on se demande s’il n’atteint pas là l’essence même de la chose.
4. Souvent cette oscillation entre objectivité et subjectivité s’opère sous la forme d’une érotisation de l’objet, d’un apparent détournement de celui-ci au profit du désir.

Bref, il ne suffit pas de disserter à distance sur ce texte. Il importe d’y retourner, d’y mettre la main et de voir comment tout cela se présente dans le cours de l’écriture, si cela, vraiment, se présente.

Chantier « écriture »

Pourquoi l’écriture, absente de l’horizon du plus grand nombre, compte-t-elle tellement pour quelques-uns ?
Cette question, on la pose souvent aux écrivains et ceux-ci éprouvent un certain embarras à formuler une réponse qui ne soit pas une pirouette ou un pis-aller, montrant ainsi que les passions nous tiennent sans forcément fournir leurs raisons.
Si nous souhaitons y voir un peu plus clair, laissons l’écrivain à ses doutes et tournons-nous vers l’écriture elle-même ou, plus précisément, vers ce dispositif complexe, constitué de la subjectivité du scripteur, du système symbolique du langage, du processus d’écriture et de réécriture du texte, des lecteurs, du monde enfin, système dont l’écriture proprement dite n’est qu’une dimension parmi bien d’autres. Nous tenterons d’en produire un modèle théorique.
Dès lors, notre question initiale se transforme quelque peu. Il s’agit moins de savoir pourquoi l’on écrit qui compte ici, que de mettre en lumière ce qui se passe quand on écrit, dans quel processus le scripteur se trouve pris à son insu dès lors qu’il l’a amorcé.
Ce que le sujet peine à dire, parce que cela échappe à la représentation qu’il se fait de lui-même en train d’écrire, l’examen du dispositif d’écriture, par le décentrement qu’il autorise, peut le rendre manifeste.
J’aimerais surtout montrer qu’en dépit de sa matérialité, de son existence objective apparemment détachée de la psyché du scripteur, le texte ne cesse jamais d’appartenir au monde intérieur de celui-ci.
L’analyse du dispositif d’écriture remet en question les schémas traditionnels opposant monde intériorité et extériorisation. La production du texte est comme la cartographie de ce monde interne-externe dont l’écrivain se trouve être, délibérément ou malgré lui, l’explorateur… passionné.