Poésie et rêve

On a souligné à maintes reprises qu’il y avait un rapport entre la poésie et le rêve. Mais sait-on bien en quoi ce rapport consiste ?

Je dis que la poésie veut dire quelque chose exactement de la même manière que le rêve veut dire quelque chose.

Alors que veut dire le rêve ?
Le rêve a pour origine ce que j’appellerai le réel du rêve. Le rêve est une représentation dont le sens n’est pas fondé sur le lien avec un référent quel qu’il soit. Le rêve ne veut pas dire ce qu’il a l’air de dire ; il est étroitement lié à une motion pulsionnelle dont il est le produit direct sans pour autant décrire ou expliquer cette dernière. Il en va de même, rigoureusement, de la poésie depuis Mallarmé. Dès lors, quand on s’appuie sur le discours du poème et qu’on se pose la question de savoir ce que cela veut dire, on est absolument sûr de se tromper.

Quand nous parlons du langage, nous référons toujours le discours à ce dont il parle ; c’est ainsi que nous l’évaluons, en vertu d’un schéma de base qui est celui de l’appareil photo.
Or, reconnaissons une fois pour toutes que si tout discours, d’une certaine manière, signifie quelque chose, le processus de production, le moteur profond du langage n’est pas mimétique.
Je m’explique. Dans le rêve, le dormeur à son réveil conserve le souvenir d’un ensemble de représentations qu’il parvient, plus ou moins facilement, à traduire en mots sous la forme d’un récit. Dès lors, on peut se dire que le référent du rêve est cette histoire que le rêve paraît raconter et une fois qu’on a dit cela, on croit avoir tout dit. On procède de même à propos du texte poétique.
Mais ce n’est pas du tout cela. Le rêve est effectivement une représentation, mais, dans le processus par lequel il y a rêve, et plus précisément ce rêve-là et pas un autre, le référent apparent du discours du rêve compte pour presque rien. En effet, le vouloir dire du rêve est tout autre. Si l’on veut absolument donner au rêve un référent conforme à ce qu’il est, il ne faut pas aller chercher du côté de l’histoire qu’il semble raconter, mais de la motion pulsionnelle qui a mis en marche le processus de représentation. A peu de chose près, c’est la même chose en poésie.

Il faut considérer la représentation à deux niveaux.
a) comme processus dépendant d’un vouloir dire conscient, délibéré. On peut se montrer soupçonneux quant aux racines profondes de ce vouloir dire, mais si l’on admet que celui-ci est bien tel qu’il paraît (par exemple raconter à quelqu’un le film que je viens de voir), on peut considérer que la fonction du discours est bien la description du film. Le discours est à 80% au moins quelque chose qui renvoie au film, au souvenir récent de mon expérience de spectateur ; il importe assez peu de s’interroger sur les raisons pour lesquelles j’ai éprouvé le désir d’en parler. Peut-être m’a-t-on simplement demandé de le faire, peut-être est-ce pour faire le malin, peu importe.
b) Dans le cas du rêve, la hiérarchie est inversée. Le rapport du discours à ce qu’il dit, décrit, évoque, démontre, n’est plus l’élément primordial. Le rêve est une réponse forcée, incontrôlée, improvisée avec les moyens du bord à une motion pulsionnelle. Peu importe ce que le rêve décrit, ce qui compte c’est sa capacité à donner le change, à satisfaire cette motion pulsionnelle.

C’est cette situation que je considère être celle de la poésie, en tout cas d’une certaine poésie contemporaine. La poésie est beaucoup moins habitée par ce qu’elle semble dire que par le lien qu’elle entretient avec un état affectif intraduisible dans les termes du langage.

J’énoncerai ici – sans chercher à le démontrer – ce que je considère comme le théorème fondamental de la représentation : une représentation, considérée sous son aspect mimétique, ne peut représenter que de la représentation.
Lorsque je prétends décrire ce qui est devant moi et qu’on désigne généralement sous le nom de sapin, donc « ce sapin », je m’imagine donner dans le discours que je tiens une représentation symbolique d’un objet réel. Or ce n’est pas du tout cela. Ce que je fais en décrivant « ce sapin » c’est un discours à partir d’un ensemble de données symboliques, un recyclage de mots, d’impressions, de généralités. Je peux à la rigueur montrer le sapin, le désigner du doigt pour que l’on comprenne qu’il s’agit bien de « ce » sapin dans toute sa singularité, mais les mots de mon discours resteront irrémédiablement des termes généraux pouvant s’appliquer à des quantités de sapins. Mon discours, tout discours, n’est jamais que le recyclage de discours antérieurs. C’est un cycle qui s’alimente de lui-même et ne sort jamais de lui-même.

Le corollaire de ce théorème est que dans une situation comme celle du rêve, à la base de laquelle il y a une motion pulsionnelle – un pur réel – la réponse symbolique à cette motion pulsionnelle, bien qu’étroitement liée à cette dernière, ne saurait en être la représentation. Et pourtant, le rêve, en tant que représentation doit bien se donner pour la représentation de quelque chose. La relation de la représentation à la pulsion n’est pas mimétique et pourtant elle a bien lieu et pour avoir lieu, il faut qu’elle mette en branle le cycle de la représentation. Pour autant, il cette représentation ne sera jamais une mimesis de la pulsion. C’est autre chose.

La poésie, donc, relève du même schéma fondamental. Elle tente de remonter jusqu’à un état affectif originel, ce que j’appellerai le noyau du poème, dont elle est l’expression, mais une expression non mimétique.

Le discours ainsi produit n’est en aucun cas la représentation de l’état affectif, sa description ou son explication ; il se comporte comme un discours ordinaire, à cela près qu’il ne découle pas du projet délibéré de dire quelque chose à quelqu’un mais de donner le change en quelque sorte à la pression réelle de cet état affectif.
L’interprétation de la poésie est semblable à celle du rêve. Elle se fait à partir du texte du poème. Elle vise bien à y comprendre quelque chose. Mais ce quelque chose n’est pas ce que dit le poème comme si celui-ci était un simple compte rendu, une histoire, une démonstration. La matière du poème dans tous ses aspects brillants, dans toutes ses apparences de sens ne doit pas être prise à la lettre, mais ramenée à l’expérience qui en constitue le noyau. Dès lors, il devient possible de parler du caractère véridique ou non d’un poème. On ne dira jamais que le poème en tant que discours énonce des vérités, car cela n’a tout simplement pas de sens ; on dira que le poème en tant qu’acte est véridique parce qu’il a le même poids, la même présence, la même intensité que l’indicible dont il procède.

L’Arbre de Diane (1962), préface d’Octavio Paz

(Trad. Que-vent-emporte, texte original dans ALEJANDRA PIZARNIK, POESIA COMPLETA, éd. Lumen)

L’Arbre de Diane d’Alejandra Pizarnik. (Chimie) : cristallisation verbale par amalgame d’insomnie passionnelle et de lucidité diurne dans une dissolution de réalité soumise aux plus hautes température. Le contenu ne comporte aucune particule de mensonge. (Botanique) : l’arbre de Diane est transparent et ne donne aucune ombre. Il possède sa propre lumière, scintillante et brève. Il naît sur les terres sèches d’Amérique. Le climat hostile, l’inclémence des discours et le brouhaha, l’opacité générale des espèces pensantes qui l’environnent stimulent, par un phénomène de compensation bien connu, les propriétés lumineuses de cette plante. Elle n’a pas de racines ; la forme est un cône de lumière légèrement obsédante ; les feuilles sont petites, couvertes de quatre ou cinq lignes d’écriture phosphorescente, le pétiole est élégant et agressif et les marges dentelées ; les fleurs sont diaphanes, les femelles distinctes des mâles ; les premières aux points d’attache, quasi somnambules et solitaires, les autres en épis, en pinces ou, plus rarement, en pointes. (Mythologie et ethnographie) : Les Anciens croyaient que la trajectoire diurne du soleil était une branche arrachée à l’arbre de Diane. La cicatrice du tronc était considéré comme le sexe (féminin) du cosmos. Peut-être s’agit-il d’un figuier mythique (la sève des rameaux tendres est laiteuse, lunaire). Le mythe fait peut-être allusion à un sacrifice par démembrement : un adolescent (garçon ou fille?) était écartelé à chaque nouvelle lune pour stimuler la reproduction des images dans la bouche de la prophétesse (archétype de l’union des mondes inférieur et supérieur). L’arbre de Diane est l’un des attributs masculins de la divinité féminine. Certains y voient une confirmation supplémentaire de l’origine hermaphrodite de la matière grise, voire de toute matière ; d’autres en déduisent qu’il s’agit d’un cas d’expropriation de la substance masculine solaire : le rite serait seulement une cérémonie de mutilation magique du rayon primordial. En l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de trancher entre ces deux hypothèses. Signalons cependant que les participants mangent ensuite des charbons incandescents, coutume qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours. (Héraldique) : Ecu d’armes parlantes. (Physique) : Longtemps on a nié la réalité physique de l’arbre de Diane ; du fait de son extrême transparence, rares sont ceux qui parviennent à l’apercevoir. La solitude, la concentration et une exacerbation générale de la sensibilité sont indispensables à quiconque veut le distinguer. Certaines personnes, réputées intelligentes, se plaignent qu’en dépit d’une intense préparation ils n’y voient rien du tout. Pour dissiper leur erreur, il suffit de se rappeler que l’arbre de Diane n’est pas un corps que l’on puisse voir : c’est un objet (vivant) qui nous permet de voir au-delà, un instrument d’optique naturel. D’ailleurs, une petite expérience de critique expérimentale anéantira effectivement et une fois pour toutes les préjugés de la culture académique contemporaine : exposé frontalement au soleil, l’arbre de Diane réfléchit ses rayons et les rassemble en un foyer central appelé poème, qui produit une chaleur lumineuse capable de brûler, de faire fondre et même de volatiliser les incrédules. On recommande cette expérience aux critiques littéraires de langue espagnole.
Octavio Paz
Paris, avril 1962

L’Arbre de Diane, poèmes

1
J’ai sauté hors de moi à l’aube
J’ai abandonné mon corps à la lumière
et j’ai chanté la tristesse de ce qui naît.

2
Ici, les versions que nous proposent :
un trou, une paroi qui tremble…

3
La soif seulement
le silence
aucune rencontre

garde-toi de moi mon amour
garde-toi de la silencieuse dans le désert
de la voyageuse au verre vide
de l’ombre de son ombre

4
Cela dit :
Celui qui cessera de plonger sa main dans sa poche à la recherche d’une aumône pour la petite oubliée. Le froid paiera. Paiera le vent. La pluie paiera. Paiera le tonnerre.
A Aurora et Julio Cortazar

5
Pour une minute de brève vie
unique les yeux ouverts
pour une minute le temps de voir
dans le cerveau de petites fleurs
dansant comme des mots dans la bouche d’un muet

6
elle se dépouille au paradis
de sa mémoire
elle méconnaît le destin féroce
de ses visions
elle a peur de ne pas savoir nommer
ce qui n’existe pas

7
Elle saute la chemise en flammes
d’étoile en étoile
d’ombre en ombre.
Elle meurt d’une mort lointaine
celle qui aime le vent.

8
Mémoire illuminée, galerie où erre l’ombre de ce que j’attends. Ce n’est pas vrai qu’il viendra. Ce n’est pas vrai qu’il ne viendra pas.

9
Ces os qui brillent dans la nuit,
ces mots comme des pierres précieuses
dans la gorge vivante d’un oiseau pétrifié,
ce vert très aimé
ce chaud lilas
ce coeur seulement mystérieux.

10
un vent faible
plein de visages dédoublés
que je découpe en forme d’objets à aimer

11
maintenant
en cette heure innocente
moi et celle que je fus nous nous asseyons
au seuil de mon regard

12
finies les douces métamorphoses d’une fillette de soie
somnambule maintenant sur la corniche de brume

son réveil aussitôt respirante
de fleur qui s’ouvre dans le vent

13
expliquer avec des mots de ce monde
qu’une barque s’est détachée de moi et m’emporte

14
Le poème que je ne dis pas
celui que je ne mérite pas.
Peur d’être deux
chemin du miroir :
quelqu’un en moi endormi
me mange et me boit.

15
Je m’étonne de me déshabituer
de l’heure de ma naissance.
Je m’étonne de ne plus faire office
de nouvelle venue.

16
tu as construit ta maison
tu as emplumé tes oiseaux
tu as frappé le vent
de tes propres os

tu as terminé seule
ce qui jamais ne commença

17
Jours où une parole lointaine s’emparera de moi. Je vais ces jours-ci somnambule et transparente. La belle automate se chante, s’enchante, se conte cas et causes : nid de fils rigide ou je me danse et me pleure en mes innombrables funérailles. (Elle est son miroir incendié, son attente de froids feux de joie, son élément mystique, sa fornication de noms qui croissent solitaires dans la nuit pâle.)

18
comme un poème averti
du silence des choses
tu parles pour ne pas me voir

19
quand je verrai les yeux
que je possède tatoués dans les miens

20
elle dit qu’elle ne sait rien de la peur de la mort de l’amour
elle dit qu’elle a peur de la mort de l’amour
elle dit que l’amour est mort est peur
elle dit que la mort est peur est amour
elle dit qu’elle ne sait pas
A Laure Bataillon

21
Je suis née tellement
et j’ai doublement souffert
dans la mémoire d’ici et dans celle de là-bas

22
dans la nuit
un miroir pour la petite morte
un miroir de cendres

23
un coup d’oeil à partir un égout
peut être une vision du monde
la rébellion consiste à regarder une rose
jusqu’à s’en pulvériser les yeux

24
(un dessin de Wols)
ces fils emprisonnent les ombres
et les obligent à rendre compte du silence
ces fils unissent le regard au sanglot

25
(exposition Goya)
un trou dans la nuit
subitement investi par un ange

26
(un dessin de Klee)
quand le palais de la nuit
allumera sa beauté
nous gratterons les miroirs
jusqu’à ce que nos visages chantent comme des idoles

27
un choc de l’aube dans les fleurs
me laisse ivre de rien et de lumière lilas
ivre d’immobilité et de certitude

28
tu t’éloignes des noms
qui filent le silence des choses

29
Ici, nous vivons avec une main sur la gorge. Que rien n’est possible, ceux qui inventaient les pluies et tissaient des mots avec le tourment du manque le savaient déjà. C’est pour cela que leurs plis rendaient un son de mains amoureuses de la brume.
A André Pieyre de Mandiargues

30
dans l’hiver fabuleux
la chanson triste des ailes dans la pluie
dans la mémoire de l’eau des doigts de brume

31
C’est fermer les yeux et jurer de ne pas les ouvrir. Tandis que dehors on s’alimente d’horloges et de fleurs nées de la ruse. Mais, les yeux fermés, dans une souffrance en vérité démesurée, nous grattons les miroirs jusqu’à ce que les paroles oubliées sonnent magiquement.

32
Zone de plaies où l’endormie mange lentement
son coeur de minuit.

33
une fois
une fois cette fois
je m’en irai sans m’arrêter
je m’en irai comme qui s’en va
A Ester Singer

34
la petite voyageuse
mourait expliquant sa mort
de sages animaux nostalgique
visitaient son corps chaud

35
Vie, ma vie, laisse-toi choir, laisse-toi avoir mal, ma vie, laisse-toi enlacer de feu, de silence ingénu, de pierres vertes dans la maison de la nuit, laisse-toi choir et avoir mal, ma vie.

36
dans la cage du temps
l’endormie contemple ses yeux solitaires
le vent lui apporte
la subtile réponse des feuilles
A Alain Glass

37
au delà de toute zone interdite
il y a un miroir pour notre triste transparence

38
Ce chant repentant, qui veille derrière mes poèmes
ce chant est mon démenti, mon bâillon.

Traduction Que-vent-emporte