Comment l’écriture nous constitue-t-elle ?

La question peut surprendre, car nous sommes plutôt enclins à nous demander comment nous donnons corps à cette écriture dont nous sommes les auteurs. Nous posons entre nous-même et notre écriture le rapport qui est celui qui relie le travailleur à son ouvrage.
Les processus mentaux – l’écriture en fait partie – ne s’offrent pas à nous directement et, pour nous les représenter, nous recourons, faute de mieux à de pauvres métaphores, qui paraissent bien exprimer ce que nous avons en tête ; mais n’étant que des métaphores, elles ne sauraient valoir pour une explication satisfaisante. Les contraintes de la métaphore nous maintiennent à distance du processus que nous tentons d’expliquer. Une métaphore doit donc toujours être reconnue et maniée avec prudence.
En voici quelques-unes :
Nous nous voyons comme un réservoir de représentations qui se viderait dans le texte, ou comme une source déversant des idées.
Nous nous voyons comme des producteurs d’idées, des créateurs forcément habiles et conscients. Nous sommes alors en état de dire fièrement : c’est moi qui suis l’auteur de ce texte.
A l’inverse, nous nous convainquons de n’être que des scribes oeuvrant sous la dictée d’une voix extérieure.
Ces métaphores ont leur part de vérité : Toute écriture suppose un agent, une personne portant la plume ou pianotant sur un clavier. Tout texte émane d’un scripteur, toute oeuvre littéraire. au sens où nous l’entendons aujourd’hui, a son auteur, identifié ou anonyme.
Mais à moins d’être fou à lier aucun auteur ne pourra expliquer comment cela lui vient. On peut disserter à perte de vue sur la manière d’écrire, sur la façon d’organiser les textes, de les mettre en forme, de les amender, il ne sera pas possible de donner une explication claire et définitive du processus de création proprement dit. D’où ce sentiment d’étrangeté que bien des auteurs éprouvent. Ils sont enclins à percevoir la création comme une sorte de rencontre plutôt que comme un processus de production au sens strict du terme.

D’autre part, comment ne pas reconnaître que l’écriture, ou plus généralement cette pensée qui semble émaner de nous, constituent, sans distance aucune la pure expression de ce que nous sommes. Mais pas seulement. Ce que nous constatons va plus loin. C’est par cette écriture qui nous construit que nous pouvons entrevoir les racines de notre être.
Les racines de notre être et non pas l’identité que nous nous donnons tant bien que mal quand nous disons Moi ou pire, lorsque nous tentons de nous maquiller pour entrer en scène ; ce n’est pas non plus ce que les autres peuvent penser de nous. Cette première remarque est à prendre tout à fait au sérieux. Il y a bien un sujet de l’écriture, un point originaire où l’écriture prend forme. Mais prenons garde aux illusions spatialisantes de cette métaphore géométrique, qui poussent à conclure simplement : c’est moi qui ai fait cela.

A l’exception de son ordonnance, rien de ce dont le texte est fait ne provient de nous. Tous les mots, toutes les tournures nous viennent du fonds symbolique que nous partageons tous : ce sont les mots de tout le monde, les tournures et la syntaxe communes.
Plus encore, pour le que texte soit intelligible, il faut que sa thématique corresponde d’une manière ou d’une autre à l’esprit du temps, qu’il soit reconnaissable, qu’il trouve sa place dans le débat général.
N’allons pas croire que les textes se rédigent eux-mêmes et que l’auteur soit pour rien dans leur élaboration. Mais la part de l’auteur, bien réelle, n’est pas celle que nous croyons.
N’imaginons pas non plus que les textes nous soient dictés par je ne sais quelle puissance supérieure.
Les choses sont plus complexes que cela.
On comprendra mieux en disant que le foyer de création du texte ne se trouve pas « à l’intérieur » de la subjectivité de l’auteur, mais à la frontière de celle-ci, dans un « espace » à la fois personnel et collectif.
Les idées, nous ne les fabriquons pas, nous les reconnaissons, nous les discernons dans ce qu’il convient d’appeler un champ de combinaisons possibles.
Il serait donc plus correct de dire que les idées, nous les voyons naître.
Dans nos textes, il y a beaucoup de recyclage, même si ce n’est pas évident à nos yeux. Nous prenons bien souvent, de toute bonne foi,  des réminiscences d’idées déjà formulées en dehors de nous pour des idées originales. Nous nous appuyons sur un ensemble de présupposés et de croyances dont nous ne nous avisons même pas.

Lorsque nous retravaillons un texte nous lançons comme un appel pour une formulation plus claire et celle-ci quand elle surgit, semble venir se glisser sous nos yeux. Nous ne savons pas comment cela nous vient, mais nous acquiesçons, parce que c’est bien la formulation que nous attendions.

Plus étrange encore, le fait de voir surgir sous sa propre plume, tout à fait à sa place, une formule qui semblait indéchiffrable, infondée, quand nous la découvrions dans un livre difficile. On ne peut parler littéralement d’emprunt et le terme de réminiscence lui-même ne suffit pas à rendre compte du phénomène. L’idée vient incontestablement de l’auteur en question, cela n’a pas à être remis en cause et l’honnêteté nous impose de signaler l’emprunt. Mais il convient de prêter toute l’attention nécessaire à la manière tout à fait particulière dont cette idée a resurgi. Elle est venue se glisser juste à sa place dans une réflexion qui en quelque sorte la rendait nécessaire. C’est une sorte de réinvention. L’idée empruntée a été en quelque sorte recréée, ce qui tend à montrer qu’elle avait été intégrée. Elle ne surgit plus comme un emprunt extérieur, mais comme le résultat d’un processus interne. Et ce faisant, elle s’éclaire.
Il est temps de dire où nous voulons en venir.
La texture de notre écriture est le mouvement de notre subjectivité en devenir.
Mais une subjectivité particulière, en marge du monde. Qu’est-ce à dire ?
Le Moi, ce qui constitue notre identité visible, dont nous pouvons parler, se construit au contact du monde. Il est fait d’expériences pratiques, de rencontres effectives, etc.
La subjectivité de l’écriture, qui n’est pas ce Moi-là est comme désincarnée, ascétique. Celui qui écrit exclut toute autre forme d’action. On ne peut pas vivre et écrire en même temps. Il faudra expliquer cela.
La subjectivité qui s’élabore dans l’écriture est donc décalée, marginale ; c’est l’expression de notre insertion dans le champ symbolique, de notre enracinement dans le langage, ce que d’aucuns appellent la logosphère. Du monde on n’y trouve que les ombres et plutôt que de rebondir de chose en chose, c’est de représentation en représentation que l’on trace son chemin. Le réel est délaissé, l’écriture ne se nourrit que du possible.

On lit pour apprendre à penser autrement

A moins de ne chercher qu’à se distraire on lit pour apprendre à penser autrement. En tout état de cause, on ne lit jamais seulement pour lire ou si l’on croit le faire, on se trompe. Perdons cette habitude scolaire, qui consiste à prendre tout ce qui se présente sous la caution de quelque autorité dans l’idée que cela pourra servir un jour.
La notion de culture ou, si l’on veut, de formation personnelle, change de sens au cours de la vie. Ce qui vaut pour l’âge scolaire devient carrément une entrave dans un autre contexte. L’école fournit à l’enfant le minimum vital : une base (très incomplète) de compétences et de connaissances et une série d’échantillons, d’amorces. Les responsables des programmes estiment, non sans quelque raison, mais toujours de manière approximative, qu’un élève bien instruit doit savoir ceci ou cela, doit avoir entendu parler de ceci ou de cela, doit avoir lu ceci ou cela. C’est un arrosage et comme c’est le cas dans beaucoup d’arrosages, l’eau tombe souvent à côté. Mais c’est ainsi et on peut l’admettre, dans les circonstances actuelles.

La relation entre le sujet et le savoir s’inverse ensuite, ce qui n’est pas toujours vraiment remarqué. Ce n’est pas pour apprendre qu’on apprend, mais pour mieux conduire sa pensée. J’apprends ce qu’il me faut apprendre. Non pas tant ce qui me serait utile ou profitable à très court terme comme peut l’être un bien de consommation, mais pour transformer ma manière de voir, pour me remettre en question.  Je puis ainsi choisir un ouvrage correspondant à mes besoins ; je puis également m’embarquer à l’aventure sous l’impulsion d’un texte parfaitement inconnu.

En tout état de cause, il s’agira toujours d’une interaction et, assez souvent, d’un affrontement. Il n’y a pas de textes sacrés. Cela doit être tout à fait clair. Un texte, si prestigieux que soit son auteur, n’est en lui-même qu’une construction inerte qu’on doit pouvoir critiquer et rejeter. Aucune autorité ne peut imposer à qui que ce soit une vérité quelle qu’elle soit. A chacun de se faire sa propre idée. Il se peut que celle-ci soit bancale, pleine de contresens, qu’elle passe à côté du texte ou résulte d’un malentendu ; il n’en est pas moins vrai qu’elle procède de la rencontre d’une personne pensante avec un texte, rencontre qui forcément portera des fruits. Pourquoi un malentendu ne permettrait-il pas en fin de compte l’éclosion d’une idée juste ?
Une condition cependant : s’il s’agit de juger un texte, on ne le fera qu’après l’avoir lu avec toute l’attention possible. C’est une lecture minutieuse et exigeante.
La meilleure manière d’y parvenir, c’est de chercher dans le texte les indices permettant de refaire le chemin de pensée que l’auteur, désormais absent, a accompli. On partira de l’idée qu’une nécessité intérieure a conduit l’auteur à organiser sa pensée d’une certaine manière. C’est cela qu’il a écrit et pas autre chose. On se demandera s’il est possible, partant des mêmes prémisses et suivant les mêmes repères, d’aboutir aux mêmes conclusions. Et si cela demeure hors de portée, il ne faut pas s’en émouvoir. Peut-être n’est-on pas à la hauteur ; mais peut-être le texte masque-t-il plus ou moins bien une véritable faiblesse de pensée. Ne capitulons jamais devant un auteur, si prestigieux soit-il.
Et ne prétendons pas savoir aussi bien que lui ce qu’il voulait dire. Peut-être ne le savait-il pas lui-même.