Ecriture et structure du texte

Plan ou pas plan ?

Jamais je n’ai pu écrire en suivant un plan. On me l’a souvent suggéré, je l’ai fait parfois, à mon corps défendant, mais toujours avec des résultats médiocres, insatisfaisants.
Encore faut-il savoir ce que l’on entend par plan, car il ne faut pas confondre le thème d’un texte, le cahier des charges qu’il doit respecter, et sa structure. J’admets que les deux premiers points fassent l’objet d’un document préalable qui commande ensuite à la rédaction ; mais, à mes yeux tout au moins et en fonction de ma propre expérience, cela ne concerne pas la structure du texte. Celle-ci, en effet, pour moi, se définit dans le processus même d’écriture, en deux temps que je détaillerai un peu plus loin.
Je conçois que le découpage en chapitre d’un roman puisse faire l’objet d’un plan, mais alors chaque chapitre se présente pour moi comme un texte bien séparé du reste. Les indications du plan concernant le chapitre en question définissent alors le cahier des charges du chapitre, pas sa structure.

Deux niveaux de structuration, deux types de plans

Le premier niveau définit la structure canonique de tout texte appartenant à un type donné : il s’agira de la structure fondamentale d’une narration ou d’une argumentation, par exemple. S’il est question d’un plan, à ce niveau, celui-ci portera sur le type du texte et non sur ce texte-ci que je suis en train d’écrire. Je n’utilise pas ce type de plan ou de schéma, mais je conçois qu’il puisse être utile d’y recourir après coup pour vérifier que les caractéristiques du type ont bien été respectées.
Le second niveau est celui du texte singulier que je rédige en ce moment précis. A mon avis le plan d’un tel texte ne se justifie, ici aussi, qu’après coup, la rédaction achevée, pour en expliciter la structure. Un travail critique rétrospectif peut être entrepris en vue de la réécriture du texte.
En tout état de cause je suis convaincu qu’un texte, même au stade du tout premier jet, n’est jamais sans structure, mais que celle-ci est toujours mieux gérée sous la forme d’une élaboration parallèle et quasi-automatique que sous la forme d’un projet explicite et préalable à l’écriture. En d’autres termes, la structure du texte est une question de flair.

Conscience et pré-conscience dans la rédaction du texte

Ce propos me renvoie à une autre question que j’aimerais bien traiter un jour : les rapports entre conscience et préconscience dans le processus d’écriture. Lorsqu’on écrit un texte, disons un texte philosophique, on s’astreint à un effort de conscience qui porte avant tout sur la transition de la phrase en cours à la phrase suivante. L’attention est focalisée sur ce point très précis. Le reste, qu’on ne saurait qualifier d’inconscient, demeure en marge de la conscience. Cela ne signifie pas que ce reste, à savoir le texte pris comme un tout d’une part et l’articulation de ses différentes parties, ne soit pas traité ; il l’est, bien au contraire, dans une constante mise à jour, mais le processus n’est pas explicite. Tous ces points devront être repris plus sérieusement en comparant les expériences de personnes différentes et, surtout, en tenant compte de la littérature parue sur le sujet.

Trois situations d’écriture

Quand j’écris un texte. En schématisant au maximum, je rencontre trois situations.
a) Rien ne vient, je ne me sens pas inspiré. Je me console en me disant que je ne suis pas là pour écrire n’importe quoi sur commande, mais je sais bien que je suis de mauvaise foi en pensant cela. Pourtant, à n’en pas douter, tous les moments, toutes les circonstances ne sont pas favorables à l’écriture. Sans entrer dans les détails, supposons une condition préalable, correspondant en gros à « être dans le coup ».
b) J’écris, de telle sorte que j’ai le sentiment de ne pas gaspiller mon temps. Les phrases s’enchaînent, j’ai même des trouvailles, il me semble que les choses se clarifient et que je vais dans la bonne direction. Dans cette situation, il me vient toujours une phrase après l’autre. Mais je sens que je manque de recul. J’avance, mais je ne sais pas vraiment vers quoi.
c) J’ai soudainement l’impression de voir émerger du brouillard l’édifice que je suis en train de construire ; je deviens capable d’embrasser la structure d’un seul regard intérieur. En d’autres termes, je comprends ce que je suis en train de faire. C’est le moment où je puis reprendre le tout depuis le début. Lors de ce second parcours, la structure d’ensemble, antérieurement latente, demeure à peu près sans changement ; mais je me rends compte que le chemin que j’ai suivi n’est ni le plus court ni le meilleur, que j’ai franchi certains obstacles sans savoir ce que je faisais, ou alors que je me suis carrément fourvoyé. Ce qui me semblait intéressant au premier passage m’apparaît maintenant maladroit, impossible à maintenir en l’état. Et surtout, je constate que certains développements auxquels j’attribuais telle fonction ou tel sens lors de la première rédaction se révèlent en avoir d’autres dans l’édifice qui se met en place.

En guise de conclusion, quelques remarques.

  1. En me relisant je suis très sensible au caractère conjectural de tout ce que l’on peut dire quand on réfléchit à la manière dont on pense ou écrit. Ce n’est pas parce que je le dis, ni même parce que je le dis avec la plus grande sincérité, que c’est la vérité. Il s’agit toujours de justifications après coup, qui peuvent sembler tout à fait pertinentes mais qui n’en restent pas moins sujettes à caution. Chaque fois qu’on tente de justifier ainsi tel aspect du passé, il faudrait se demander à quel aspect du présent cela correspond.
  2. Par ailleurs, je suis frappé par le recours systématique aux métaphores, à celle de la progression sur un chemin en particulier. La métaphore me paraît inévitable. Or, dans toute métaphore de ce genre, il y a passage du « c’est ainsi » au « c’est comme », « cela peut être compris sur le mode de… », donc passage d’un niveau supérieur à un niveau inférieur, d’un traitement direct du thème choisi à un traitement indirect. Peut-être est-il impossible d’exprimer les choses autrement.

Explication ou compréhension : la compréhension

La définition de la compréhension par Dilthey, s’il faut en croire Ricoeur, pourra sembler paradoxale.
Revenons cependant au sens des mots. L’explication est tournée vers l’extérieur. Elle consiste à formuler à l’attention d’autrui un discours portant sur un aspect de la réalité. La compréhension, en revanche est un processus purement interne. Comprendre, ce n’est pas faire savoir ce qu’on a compris ni même, simplement, qu’on a compris quelque chose.
Parler de processus interne ne signifie pas que la compréhension soit sans objet ; mais, et c’est là que la position de Dilthey est tout à fait intéressante, cet objet serait toujours la subjectivité, celle d’un autre ou la sienne propre. Par ailleurs toute subjectivité est par définition singulière. « La région de l’esprit est celle des individualités psychiques dans lesquelles chaque psychisme est capable de se transporter. » (Ricoeur, p. 160) Cette définition, dont je ne puis affirmer avec certitude qu’elle exprime directement la pensée de Dilthey, est très exigeante. Elle présuppose la notion de psychisme, ce qui ne devrait pas présenter de difficulté, à quoi elle ajoute l’idée qu’un psychisme singulier aurait la capacité de se transporter dans l’autres psychismes singuliers. Or nous savons que c’est impossible stricto sensu et Dilthey ne se réclame pas de la transmission de pensée. Il faut donc l’entendre d’une certaine manière, nous verrons plus loin comment.

S’agissant des sciences humaines, cette définition peut surprendre énormément. Examinons les choses de plus près.
Dans l’article précédent nous avons parlé d’artefacts, terme dont nous assumons à nos risques et périls la présence ici, puisque qu’on ne le trouve pas chez nos auteurs. Un artefact est un objet matériel ; on peut donc l’envisager sous cet angle exclusivement, ce qui ne nous avancerait pas à grand-chose. En tant que production humaine, en revanche, sans être forcément de la pensée, ni forcément contenir de la pensée au sens trivial du verbe contenir, il s’annonce comme produit ou expression d’une pensée, d’un désir, d’une intention… Plusieurs termes existent pour le dire. Lorsque nous considérons un artefact : une oeuvre d’art, un texte littéraire, un outil, un bâtiment, une forme d’organisation sociale, une institution comme le droit ou le langage, ce que nous y cherchons, c’est bien les processus mentaux auxquels renvoient ces objets. En effet, les comprendre en tant que créations humaines, c’est aller chercher derrière les apparences matérielles les pensées qui les fondent et dont elles procèdent. Ne soyons pas naïf. Comprendre un texte littéraire, ce n’est évidemment pas prétendre retrouver derrière le texte les intentions de son auteur ou, si c’est le cas, ce ne sera que le cadet de nos soucis. Pourtant, ce que nous recherchons sous l’écorce du texte, ce sont bien les processus mentaux dont ce texte peut être l’expression, le champ de pensées – qu’elles aient ou non été consciemment formulée par l’auteur – dans lequel, en tant que lecteurs nous évoluons au contact du texte. Une autre citation, de Dilthey cette fois, nous éclairera sur ce point (Origine et développement de l’herméneutique, 1900) : « Nous appelons compréhension le processus par lequel nous connaissons quelque chose de psychique à l’aide de signes sensibles qui en sont la manifestation ».
Le besoin ou la nécessité d’une telle connaissance est présupposée, il ne s’agit pas d’en dégager ici les raisons. Ce qui compte ici, c’est le mode opératoire qui est clairement décrit. Le psychisme d’autrui n’est pas accessible directement (le psychisme propre ne l’est guère plus d’ailleurs) ; si l’on doit y accéder, on ne pourra le faire qu’indirectement, à partir de données accessibles au sens qui en sont les manifestations. Les sciences de l’esprit, comme celles de la nature, ont comme point de départ des données matérielles. A cela près que le scientifique verra des indices là où l’historien, le sociologue ou le philosophe interpréteront des signes.
Au cas où la différence entre expliquer et comprendre et entre indice et signe ne serait pas encore claire, je souligne. En tant qu’il nous est donné par la nature, l’objet est susceptible d’être expliqué, ses caractéristiques multiples sont autant d’indices à prendre en compte dans la construction de l’explication ; en tant qu’artefact, il nous intéresse d’une tout autre manière ; ce que nous cherchons en lui, c’est, en fonction de son auteur, l’intention dont il procède et, du point de vue du lecteur, utilisateur, consommateur que nous sommes, ce qu’il peut signifier pour nous.
A ce stade, une autre distinction se dessine : confrontées au foisonnement et au désordre apparent du réel sensible, les sciences de la nature auraient pour vocation d’énoncer des lois générales, voire universelles. Dans des conditions identiques, une expérience, reproduite indéfiniment aboutirait toujours au même résultat. Les choses ne se passent pas ainsi dans les sciences de l’esprit. Celles-ci seraient toujours renvoyées, en dernière analyse à des singularités. Il est vrai que des données collectées en grand nombre finissent par s’ordonner selon des lois universelles et que les phénomènes humains, considérés à une certaine échelle deviennent tout à fait prévisible. Dans des conditions données, il n’est pas possible de savoir ce que fera un individu singulier ; en revanche, le comportement de dix mille individus n’offrira pas de surprises.
Est-ce un démenti à la distinction que nous venons de signaler ? Tout dépend de ce que l’on cherche. Si je veux faire l’impasse sur le comportement de l’individu et sa liberté, je puis m’en tenir aux lois statistiques. Si au contraire je m’interroge sur ce qui peut distinguer le comportement d’un individu de celui d’une masse humaine, alors je fais apparaître un champ d’investigation irréductible aux lois générales, réservé aux sciences de l’esprit.
Enfin, les sciences de la nature elles-mêmes, en tant qu’activités humaines, sont des artefacts et tombent sous le coup des sciences de l’esprit.
L’opposition des deux masque donc une continuité paradoxale.

Ce dont ce blog est fait

Pour Littré, une notule est une courte annotation faite à un texte ancien. Nous y sommes, à ceci près qu’ici les textes de référence ne seront pas toujours anciens et que la brièveté n’y sera pas toujours de mise.
Imaginez un texte imprimé comme on le faisait autrefois avec des marges généreuses où l’on pouvait laisser courir la plume. Sur cet espace, au fil des lecture, enracinées dans le terreau du texte premier, proliféraient des excroissances textuelles nullement reliées les unes aux autres, car une notule doit se suffire à elle-même.
Si l’on s’intéresse au texte sur lequel croissent ces étranges mauvaises herbes, il faut s’y référer directement. Les notules n’ont rien à voir avec des notes de lecture au sens ordinaire du terme. Nées du souci permanent de mettre le texte à l’épreuve en le prenant au mot, de le « problématiser », comme on aime à dire aujourd’hui, chacune d’elle tente de pousser aussi loin que possible et parfois jusqu’à l’impasse l’analyse d’une proposition, d’une combinaison de termes, ou d’un simple mot.
Ici, leur titre devrait suffire à indiquer de quoi il est question et, en principe, on devrait parvenir à les lire et à les comprendre sans même passer par les textes dont elles procèdent.
Il n’est pas exclu, enfin, qu’un éventuel lecteur du texte premier tire quelque profit de ces propos d’étape abandonnés en chemin par un flâneur obstiné.

La Violence de l’interprétation : que signifie ce titre ?

Un résumé pour faire le point

Il faut arriver vers le milieu du livre pour qu’enfin ce titre énigmatique prenne sens. Et ce n’est pas banal.
Pour faire court, car le livre traite avant tout de la psychose, admettons qu’Aulagnier s’intéresse à la manière dont l’enfant accède au langage. Mais elle le fait sous un angle très particulier, car le langage y est traité non pas comme une compétence à acquérir, mais comme ce à travers quoi la subjectivité se constitue. Ce n’est donc pas de l’apprentissage, de ses modalités, de son optimisation qu’il sera question, mais bien de l’entrée dans le langage comme moment incontournable de la formation de la personne. L’acquisition de la compétence masque en général le véritable enjeu du processus ; le langage est l’espace dans lequel le JE peut advenir, un JE essentiellement constitué par un discours, comme nous le verrons.

On n’entre pas en langage comme on apprend une langue étrangère ; apprendre une langue seconde suppose en effet la maîtrise d’une langue première ; or, c’est bien de celle-ci qu’il s’agit. L’enfant serait-il alors comme le cinéma, passant du muet au parlant par l’effet d’un progrès technique ? La métaphore est trompeuse, car le cinéma muet suppose le langage et ne ramène en aucun cas ses acteurs au stade de l’infans. Certes, l’enfant dispose déjà d’un système de représentations ; s’il y a mémoire donc aptitude à reproduire et à reconnaître, il y a représentation, mais pas forcément langage. Ce point sera réexaminé plus tard.
Revenons à la manière dont l’enfant acquiert le langage. Aulagnier suit le cheminement caractéristique de toute théorisation psychanalytique. Elle dit des choses qu’on ne peut voir, elle émet une série de postulats qui, bien sûr, ne valent que ce que peuvent valoir des postulats ; ses propositions résultent d’une interprétation des données fournies par l’observation clinique, interprétation qui conduit à l’élaboration d’un modèle compatible avec les données cliniques, ce que Freud lui-même appelle une fiction théorique.
On pourrait dire, métaphoriquement, qu’à un moment donné le langage est inoculé à l’enfant, introduit en lui de force. ça ne lui vient pas du dedans, ça lui est imposé et il n’a pas le choix. Ainsi se trouve expliqué l’emploi du mot violence dans le titre. Cette violence, bien qu’elle soit infligée à l’enfant par la mère, ne tient pas au caractère de celle-ci. La mère ne fait que la relayer à son insu. C’est une violence systémique, incontournable, exercée sans volonté de nuire. L’entrée en langage est une étape nécessaire du développement de l’être humain.
Mais comment le langage est-il ainsi inoculé ? L’expression n’est qu’une métaphore, à quoi nous renvoie-t-elle ? Prenons acte d’emblée des limites de la métaphore. De l’inoculation, retenons l’idée d’introduction depuis l’extérieur et celle d’investissement de l’ensemble de l’organisme. Autre métaphore qui précise le sens de la première. En revanche, cette implémentation (encore une métaphore) dans son exécution, se distingue d’une inoculation par le fait qu’elle procède d’une exposition continue au discours maternel, discours qui consiste pour l’essentiel en une récurrente interprétation. La mère parle à son enfant, depuis sa naissance et probablement bien avant. Elle ne lui parle ni du temps qu’il fait, ni de l’actualité mondiale, ni de ce que papa fait quand il n’est pas à la maison. Elle dit l’enfant, elle commente en permanence ce qu’elle perçoit de lui, elle traduit en mot ce qu’elle ressent en sa présence. Bref, elle interprète. A journées faite, elle dit le bien-être, la douleur, la tristesse, la raison des pleurs, etc. Elle parle à son enfant comme si celui-ci la comprenait très bien, articulant les réponses aussi bien que les question, et il est un fait qu’il la comprend, à sa manière, qui n’est pas encore de langage, mais qui s’en approche : le grain de la voix, les mille et une nuances de l’intonation, car la voix porteuse de mots, c’est aussi et d’abord de la matière, du sensible, au même titre que les caresses ou la nourriture.
Oui, mais …
– Qui est la mère pour savoir ce que son enfant ressent et lui dire ce qu’il doit en penser ?
– Que peut l’enfant pour trier le vrai du faux, pour nuancer l’interprétation maternelle ?
L’interprétation de la mère n’est soumise à l’épreuve d’aucun contre-discours ; elle s’impose au contraire comme discours premier, fondateur.
La seule position possible pour l’enfant est la soumission à ce discours premier.
Mais comment ce discours premier de la mère devient-il du langage ? De quelle manière le son devient-il signe, signe compris et signe disponible pour articuler une réponse ?
On croit volontiers que le sens des mots se fait dans une confrontation toute simple des mots et des choses. Je te montre tel objet, et je dis « table ». Aulagnier, de façon très convaincante, suggère que les choses ne se passent pas du tout ainsi et que le processus de signifiance repose sur un fondement bien plus complexe. Ce qui est nommé d’abord et toujours, ce sont les affects les plus intimes de l’enfant. Ce qui est offert, c’est l’expression des affects les plus intimes de la mère. Bien avant d’être en mesure de s’interroger sur lui-même, l’enfant est dit, mis à nu, décliné par la mère, alors même qu’en toute rigueur la mère n’a aucune perception directe de ce qui fonde son discours. Nous rejoignons ici la distinction entre explication et compréhension que nous avons évoquée à propos de Dilthey et de Ricoeur. Le discours de la mère, celui qui constitue l’amorce de l’entrée de l’enfant dans la sphère du langage relève entièrement de la compréhension, de la tentative largement illusoire de percer la subjectivité d’autrui.
Et comme l’entrée dans le langage c’est en premier lieu l’accès à la construction de soi, la trame sur laquelle tous les motifs du soi seront déclinés par la suite, c’est ce discours primordial de la mère.
Ce développement permet une remarque à propos de l’objectivité, de l’opposition entre objectivité et subjectivité et, finalement à propos de la question de l’interprétation en général.
Une donnée peut être qualifiée d’objective si, à propos d’un objet extérieur, au moins deux personnes possèdent les mêmes critères de reconnaissance, les mêmes représentations. L’objet tel qu’il se donne à la sensibilité est la référence objective qui permet de juger de la concordance relative des deux systèmes de représentation. C’est ainsi que les choses se passent dans les sciences de la nature. Les données subjectives, en revanche, par définition, ne renvoient jamais à un objet que l’on puisse montrer. Elle ne peuvent être approchées que de manière indirecte par l’interprétation de données matérielles qui dépendent d’elle et qui font signe. Elle ne fournit que des résultats conjecturaux. Pourtant, c’est bien par là et par aucune autre voie que le jeune enfant accède au symbolique.

Explication ou compréhension

Du texte à l’action, Essais d’herméneutique 2, p. 159

Dans un discours quelconque, deux mots : explication et compréhension. On peut les combiner de plusieurs manières, les tenir pour plus ou moins synonymes ou au contraire les opposer, de sorte que l’un exclue l’autre. Pur jeu de langage. A quel moment en sort-on, si jamais l’on en sort ?
Dans ce discours-ci (le texte dont il et question ici, qui fait état de la position de Dilthey*), c’est ou l’un ou l’autre et en aucun cas les deux.
Restons-en au jeu de langage pour commencer. Que les deux termes s’excluent n’enlève rien au fait qu’ils désignent tous deux une façon de connaître ou, de manière plus générale, un certain rapport à un certain objet. Les diverses combinaisons possibles définissent soit deux modes de connaissance d’un même objet soit deux modes de connaissance correspondant à deux objets différents.
C’est là que les choses commencent à devenir intéressantes. Dans le cadre de ce premier jeu de langage, rien ne nous permet de dire pourquoi ces deux termes s’opposeraient plutôt qu’ils ne se compléteraient ni de trancher sur la question de l’unicité ou de la pluralité des objets. Il nous faut élargir le champ de l’analyse ; la seule maîtrise du sens des mots ne suffit plus, car celui-ci tombe sous la détermination d’un ou de plusieurs présupposés. Notons bien qu’il n’est pas encore question ici de prendre en compte la référence pour confronter le discours au réel. Nous opérerons simplement une restriction du champ des sens possibles du discours à la lumière d’un autre discours déjà constitué.
Ce présupposé (nullement implicite chez Dilthey, selon Ricoeur) est la distinction qu’il opère entre les sciences de la nature et les sciences de l’esprit. Supposer que cette distinction soit purement empirique découlant du constat de la coexistence plus ou moins harmonieuses de ces deux branches du savoir dans les institutions universitaires serait insultant pour Dilthey. Il convient donc bien de poursuivre l’analyse sans sortir du champ du langage.
Les termes utilisés signalent qu’à la distinction de l’explication et de la compréhension se superpose celle de deux objets de connaissance différents : la nature d’une part, l’esprit de l’autre. On se représente assez bien (trop bien peut-être) la première ; pour le second, c’est beaucoup plus compliqué.
Nous pourrions en effet nous en tenir là si la distinction entre la nature – le réel matériel, directement accessible aux sens – et l’esprit, immatériel, échappant à la sensibilité – ne faisait aucun doute, si cette distinction préexistait à toute connaissance, s’imposant avec évidence. Pour cela, il faudrait que l’esprit ne soit qu’une partie du réel et puisse être traité en conséquence. Nous pouvons admettre que le réel préexiste à la connaissance, mais ce n’est en aucune manière possible pour ce que faute de mieux, ici, nous appelons l’esprit, puisque l’esprit est justement ce par quoi nous interrogeons le réel ; hors de cette interrogation, et a fortiori antérieurement à elle, il n’a pas d’existence. Une remarque s’impose ici sur ce qu’il convient d’appeler sciences de l’esprit. Il ne s’agit pas seulement de la connaissance que nous pouvons avoir de l’esprit lui-même, mais de celle de tous les artefacts, de toutes les productions humaines dans lesquelles l’esprit entre en jeu. Nous parlons aujourd’hui de sciences humaines.
Pour rendre plus claire la suite de ce raisonnement, introduisons une distinction (de plus) : Quelle différence entre telle région du réel mise en forme par les mathématiques ou par le discours théorique et un artefact humain ? Dans un sens, on peut dire que tous deux contiennent de la pensée. Faut-il en déduire que la nature pense ? que le réel est en soi rationnel ? que les lois de la physique sont inscrites dans la matière ?
Sûrement pas, car ce qui est rationnel, c’est le discours, pas le réel. La théorie du réel obéit à la logique, aux règles du langage, aux catégories de la connaissance humaine. La nature est pensée par l’homme, mais il n’y a pas une once de pensée dans la nature.
Un artefact, en revanche, sous les apparences matérielles d’un objet naturel, n’est artefact que parce qu’il contient de la pensée – du sens pour être plus précis – et si nous voulons en rendre compte, c’est de ce contenu de pensée que nous devons nous assurer. Cela n’empêche pas que nombre d’artefacts échappent au projets qui les ont produits. Nous aurons à reparler de ce qu’on appelle les processus sans sujet.
Remarquons en passant que les sciences, quelles qu’elles soient sont elles-mêmes des manifestations de l’esprit; en tant que telles, les sciences de la nature ont donc à rendre des comptes aux sciences de l’esprit. Il y a d’ailleurs un moment où notre connaissance du réel exige que l’on soit au fait de notre propre démarche de connaissance. Il n’est point de scientifique qui ne doive être un tantinet philosophe, sauf à vouloir se prendre pour une machine (ce qui n’est pas si rare que ça, malheureusement).
La distinction entre nature et esprit ne préexiste donc pas à notre entreprise de connaissance qui est la mise en oeuvre la plus manifeste de l’esprit.
Elle est donc posée par notre propre démarche de connaissance, ce qui nous amène à retourner le schéma traditionnellement admis des rapports entre une science et son objet. La science, quelle qu’elle soit, ne se soumet pas à son objet, elle le constitue.
La distinction entre explication et compréhension nous renvoie donc non pas à deux modes de connaissance ou à deux objets distincts, mais à un double processus de constitution d’objets. La production de l’objet naturel serait l’explication et celle de l’artefact la compréhension. La distinction entre objet naturel et artefact n’est d’ailleurs pas si clairement établie ; en particulier, certains artefacts échappant aux intentions qui les ont portés, échappés en quelque sorte de leur sens, se comportent comme des objets naturels.
Je ne sais pas si cela justifie ou permet de comprendre l’opposition radicale que Dilthey établit entre explication et compréhension.
Nous lui reconnaissons une certaine portée dans la mesure où, d’une part, elle rend bien compte de la spécificité de notre approche du réel ; je suis tenté de dire qu’en détachant l’explication de la compréhension elle l’isole. On explique le réel parce qu’on n’a pas à entrer dans une pensée autre et néanmoins semblable, qui lui serait propre. Le reste dépend de la manière dont la compréhension sera définie.

*http://de.wikipedia.org/wiki/Wilhelm_Dilthey

Qu’est-ce qu’un texte ?

v. 1

Essais d’herméneutique II, pp. 154 – 155

Ricoeur définit le texte de la manière suivante : tout discours fixé par l’écriture.
Cette définition ne laisse pas de poser d’importants problèmes.
Elle suggère en effet que pour qu’il y ait écriture, donc fixation d’un discours, il faut qu’il y ait préalablement discours discours non fixé. Or qu’est-ce qu’un discours non fixé par l’écriture sinon une réalisation de la parole ?
Le texte, ainsi, ne serait que de la parole fixée.
A l’évidence, cette définition ne me convient pas, pas plus qu’elle ne convient à Ricoeur lui-même.
Elle semble pourtant bien s’inscrire dans la ligne saussurienne. Pour Saussure, il n’y aurait pas de différence entre texte et parole, dans la mesure où toutes deux seraient des « réalisations de la langue dans un événement de discours ».
« L’attention presque exclusive donnée aux écritures phonétiques semble confirmer que l’écriture n’ajoute rien au phénomène de la parole, sinon la fixation qui permet de la conserver. » (Ricoeur, p. 154)
Puisque nous savons que cette position ne sera pas retenue par Ricoeur, demandons-nous pourquoi il aborde les choses de cette manière, donnant provisoirement l’impression de jouer ce jeu-là.
Pour le linguiste Saussure, parole orale ou « parole écrite » reviennent au même. Il faut en conclure que la linguistique saussurienne (étude de la langue) n’a pas besoin de distinguer.
Ricoeur fait remarquer ensuite que ce qu’on écrit, on l’écrit justement parce qu’on ne le dit pas. « La fixation par l’écriture survient à la place où la parole aurait pu naître. »
En d’autres termes, l’écriture construit directement son discours, sans passer par le stade de la parole. C’est ou bien ou bien. Il y a donc un discours parole et un discours écriture, chacun ayant ses caractéristiques propres.
On y verra plus clair en confrontant la parole ou l’écrit aux manières dont elles sont reçues.
La parole, entendue, suscite une compréhension immédiate dans le cadre d’une écoute, puis, éventuellement, une réponse. L’écriture, donnée à voir, suscite une lecture.
Il y aurait dans l’écriture un vouloir-dire particulier, qui déboucherait sur la lecture. J’écris dans l’intention d’être lu.
Je ne suis pas certain que les choses se passent toujours ainsi, mais, pour l’instant, efforçons-nous de suivre Ricoeur.
1.Le rapport écrire-lire n’est pas un cas particulier du rapport parler-répondre.
2. « L’écriture appelle la lecture selon un rapport qui (…) nous permettra d’introduire le concept d’interprétation. »

Piera Aulagnier, Acquisition du langage, le langage fondamental

La Violence de l’interprétation, pages 159 – 160

Il est ici question de la fonction identifiante d’un discours, qui n’est pas n’importe quel discours, mais celui tenu par la mère devant un enfant qui ne parle pas encore ou qui se trouve juste sur le point de parler.

La mère, en effet, enveloppe l’enfant d’un manteau verbal. Cela commence avant même la naissance, avec tout ce qui est dit en l’absence de l’enfant ; puis cela continue en présence de ce dernier. C’est toujours de l’enfant qu’il s’agit, dans un constant processus d’interprétation par la mère. Ce discours couvre l’ensemble de l’expérience de l’enfant et, lorsque l’enfant devient capable de comprendre, voire de répondre, il impose à toute chose un nom, à chaque affect une interprétation.

C’est en cela que consiste la fonction identifiante du discours, le fonctionnement de ce qu’Aulagnier appelle le langage fondamental.

L’accès au « Je » n’est rien d’autre pour l’enfant que le fait de reprendre à son compte l’ensemble de ce discours. Celui-ci, constitué pour l’essentiel en présence de l’enfant, lui vient entièrement de l’extérieur ; mais c’est « tout naturellement », sans s’aviser qu’il n’en est pas l’auteur ou qu’il ne le porte pas en lui depuis l’origine, que l’enfant s’en empare.

Une remarque s’impose ici à propos de l’acquisition de la langue maternelle. L’enfant n’apprend pas une langue, on ne peut même pas dire qu’il apprenne à parler, comme s’il s’agissait avant tout d’une compétence jusqu’ici manquante qu’il faudrait acquérir. Il accède au Je. Apprendre à parler, c’est cela et si par la suite l’enfant acquiert toutes les compétences nécessaire pour comprendre les autres et se faire comprendre d’eux, on ne peut absolument pas prétendre que cela constitue la finalité première de l’acquisition du langage. Entrant dans le langage, reprenant à son compte le discours que d’autres ont construit à son propos, l’enfant devient capable de dire qu’il est cela, que sous le « Je » c’est tout ce discours-là qui se cache et pas un autre. Il endosse son propre rôle et reconnaît sa place au sein de la constellation humaine qui l’entoure. La fonction première – pour ne pas dire primaire – du langage est cette fonction identifiante ; tout le reste est secondaire.

Revenons au langage fondamental. Fondamental, il l’est parce que le discours qui s’articule dans sa mise en oeuvre constitue véritablement le soubassement, le fondement, l’infrastructure du moi.

Est-ce bien aussi tranché que cela ? Après tout, on ne se représente pas soi-même qu’avec des mots. Il existe des représentations qui ne sont pas du langage… J’en conviens mais à ce propos, je hasarderai une hypothèse qu’il faudra bien sûr confronter aux données de la littérature et aux faits. Je pense qu’au même titre que les processus secondaires prétendent imposer leur logique à l’ensemble des processus psychique, le langage informe directement ou indirectement l’ensemble des systèmes de représentation. On sait que cette prééminence du secondaire est largement illusoire ; ainsi en va-t-il probablement de cette prétention du langage. Toujours est-il que « Je » est un mot, que l’identité se décline avec des mots et que toute autre forme de représentation  été revisitée et influencée par le langage. C’est ce que je pense, mais cela reste à vérifier.

Le concept de langage fondamental nous renvoie au président Schreber et à la psychose. Ce qu’il faut ici comprendre c’est que la psychose rend visible, détache des autres dimensions du langage (son usage quotidien) cette fonction primordiale. Le psychotique qui entend des voix projette hors de lui ce discours identifiant qui le constitue, il le renvoie d’une certaine manière à son lieu d’origine. Pour Schreber c’est le placer dans la bouche de Dieu lui-même.

Le langage fondamental développe son discours en suivant deux axes ; c’est d’une part un discours informant (qui donne forme à ce que je suis) et, d’autre part, un discours positionnant (qui dit ce que je suis par rapport aux autres).