Croyances

Pour tenter d’éclairer un peu les objectifs de ce blog

Qu’on écrive ou qu’on parle, si certain que soit celui qui parle de ce qu’il avance, cela ne sera jamais recevable autrement que sous la forme  « il est possible que telle chose soit ainsi ou ainsi ». Cela vaut aussi bien pour l’énoncé d’un fait que pour l’expression du doute : « Il est possible que telle chose soit douteuse », ou du devoir : « Il est possible que telle action doive être accomplie ».
Mais pourquoi parler de possibilité ? Si quelqu’un dit : « Le ciel est bleu aujourd’hui », il affirme le fait, tout simplement. Certes, mais nous n’examinerons pas ici les choses du point de vue de celui qui parle, mais de quiconque reçoit cet énoncé, oralement ou par écrit.
Considéré hors de tout contexte, pris pour lui-même, l’énoncé : « Le ciel est bleu » est dépourvu de tout élément de preuve, de tout lien avec une réalité quelle qu’elle soit. Il énonce la possibilité qu’une entité appelée ciel soit de couleur bleue à un moment déterminé. Il est bien vrai que tout discours nous parle du monde, mais il ne faut pas attribuer au discours plus de vertus qu’il n’en a.
Quel intérêt avons-nous à pinailler ainsi ? Pinailler, ici signifie user des mots d’une manière bizarre.
De facto, tout ce que nous voulons dire, c’est qu’il ne suffit pas d’affirmer un état de choses pour qu’il soit. Une limite infranchissable sépare ce qui est dit de ce dont il est question et un nombre considérable d’erreurs funestes découlent du non-respect de celle-ci.
Et si nous le disons de cette manière, en pinaillant, en apparence du moins, c’est que nous allons constamment évoquer ici deux formes d’utilisation du langage où il semble qu’on parle du réel alors que celui est complètement hors champ : la philosophie et la littérature.
La philosophie d’abord, parce qu’elle fabrique constamment quelque chose qui semble être, qui devrait être du réel et qui ne peut pas en être : elle met constamment en scène des entités immatérielles (on dit abstraites), auxquelles nous sommes toujours tentés d’accorder un statut ontologique. De quoi parlons-nous au juste quand nous utilisons des noms tels que « esprit », « conscience », « valeur », « vérité », ou simplement le verbe « être » ?
Quelle contrainte le discours philosophique peut-il exercer sur le réel ? Et si jamais il n’en exerce aucune, à quoi sert-il ?
La littérature, du roman à la poésie en passant par tous les genres littéraires possibles, nous dit-elle quelque chose et, si oui, que dit-elle ?
Qu’est-ce qui distingue la philosophie et la littérature des autres usages du langage, dans la vie quotidienne ou dans le discours scientifique ?
– Une chose toute simple, qui s’appelle l’expérience.
Et encore l’expérience n’est-elle pas ce que nous croyons ordinairement.
Je me promène dans la rue au soleil avec un ami et je lui dit : « Le ciel est bleu aujourd’hui. » Un simple coup d’oeil permet de vérifier que cela est vrai. On a donc l’impression de se trouver en même temps dans le langage et dans le réel ou, que ces deux modalités sont inextricables. Nous supposons alors que parler vrai consiste à dire les choses telles quelles sont. Le caractère problématique du langage est complètement neutralisé. Il en va de même pour le discours scientifique. Une proposition est scientifique si sa vérité est confirmée par l’expérience, au point que nous pouvons dire que le discours scientifique rend compte des lois qui régissent la nature. Mais qu’est-ce qu’une loi de la nature ? Ou plutôt, qu’est-qui dans le réel correspond à telle proposition considérée comme une loi de la nature ?

Nous pensons très bien savoir ce que c’est que la vérité. Et nous avons besoin de le savoir pour étayer nos choix, pour échapper aux périls qui sans cesse nous guettent.

Ici, nous allons procéder avec le langage de manière contre-intuitive, pour déboucher sur la notion de croyance.
Comparons : 1) Le ciel est bleu ; 2) Le ciel est bleu ou pas.
La première proposition n’engage que celui qui l’énonce. Ce qui compte ici, ce n’est pas la nuance, c’est le fait que tout discours, même le plus objectif, le plus impersonnel, est l’acte assumé d’un « Je », acte consistant à produire un énoncé tenu pour valide, à certaines conditions cependant, car je puis trouver opportun de mentir.
Les textes qui figurent dans ce blog ne dérogent pas à cette règle.
Que peuvent valoir vraiment de tels énoncés ? On est bien obligé de se poser cette question, car tout ce qui est dit peut être entendu et tout ce qui est écrit peut être lu, a fortiori si cela se trouve sur internet.
Certaines ne posent apparemment aucun problème, parce qu’elles portent sur des états de choses que nous connaissons tous. Nous savons que la tour Eiffel se trouve à Paris ; nous savons que la Lune est un satellite de la Terre. Non seulement nous le savons, mais encore nous pouvons le vérifier aisément par nous-mêmes.
Méfions-nous cependant de certaines affirmations données pour démontrées. Affirmer que la Terre est un sphéroïde tournant sur lui-même, que le nombre pi est irrationnel, qu’une molécule d’eau se compose d’un atome d’hydrogène et de deux atomes d’oxygène, cela ne nous pose aucun problème parce que nous avons appris que ce sont des vérités scientifiques, et aussi parce que nous nous sentirions ridicules si nous n’y adhérions pas. Mais avons-nous pris la peine de démontrer nous-mêmes tout cela ? Nous le répétons de confiance ; à certaines conditions, que nous ne maîtrisons pas forcément, ce sont des vérités ; mais pour nous cependant, dans notre univers à nous, ce ne sont jamais que des croyances.
Ne méprisons pas les croyances. De tous ordres, elles déterminent notre quotidien aussi bien que les grandes décisions qui changent la vie. Il ne s’agit pas seulement de savoir si le Père Noel existe ou non, s’il y a ou non une vie après la mort ; nos croyances ordinaires sont bien plus basiques et nécessaires : nous croyons que demain en nous réveillant nous serons la même personne que ce soir en nous couchant ; nous croyons  qu’il ne nous arrivera rien quand nous prendrons le volant de notre voiture ; nous croyons que les gens ne nous attaqueront pas dans la rue ; nous croyons que notre médecin va nous soigner, que notre épicier nous vend des produits comestibles. Bref, c’est sur la base d’une foule de croyances de tous ordres et non démontrées que nous établissons des relations de confiance avec le monde, nos proches et nous-mêmes. D’autres croyances par ailleurs nous poussent à la prudence dans certaines circonstances, etc.
Nous reviendrons ultérieurement sur cette notion de croyance, constitutive de l’élaboration de notre monde personnel, fondatrice de cette autre croyance que nos proches, nos voisins, nos contemporains et nous-mêmes partageons le même monde et que ce que nous pensons savoir de ce monde est compatible avec ce qu’en savent tous les autres. Rien de tout cela ne va de soi si on prend la peine d’y réfléchir.
Ecrire c’est presque toujours faire état de ses croyances. C’est très souvent d’ailleurs par l’écriture que nous parvenons à rendre explicites les ressorts cachés de notre existence, ce qui nous pousse en avant comme ce qui nous freine, ce qui nous éclaire comme ce qui nous abuse.
La plupart des articles qui figureront dans ce blog procèdent de ce besoin d’explicitation, même s’ils touchent à des questions d’intérêt plus général.
A partir de cette notion de croyance, qui constitue un point de départ fécond, nous essaierons d’évaluer notre besoin de comprendre, la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de nous situer dans le monde. Il s’agit moins de se donner des moyens de savoir de quoi notre monde est fait, que de comprendre quelles possibilités s’ouvrent devant nous.
Une telle entreprise ne saurait déboucher sur quelque certitude que ce soit. Elle n’est pas la quête d’une vérité préexistante mais un questionnement incessant portant non sur ce qui est mais sur ce qui prend forme en nous dans l’expérience de la vie.
Dans ce blog, la question du langage occupe une place centrale. En effet, il n’est nul questionnement qui ne s’exprime par des mots. S’interroger, c’est soulever la question même de l’interrogation et des outils qui la rendent possible.
On se trouve forcément tenté de comprendre ce qui nous arrive. On tente de savoir comment cette question se laisse formuler et quelles réponses plausibles on peut lui apporter. Faute de pouvoir saisir la chose même, on esquisse des modèles, on se hasarde dans un discours métaphorique qu’un rien peut défaire. C’est renouer avec les jeux de l’enfance : on dirait que les choses sont ainsi et alors il se passerait cela…
Il sera question de l’écriture, à travers des hypothèses indémontrables, surgies pourtant sur le terreau de l’expérience.
Il est vain de prétendre dire une fois pour toute en quoi consiste un processus créatif ; mais cela a un sens de s’évertuer à rendre compte de ce processus, de coller à l’expérience, de construire au moyen de métaphores qui, si elle n’atteignent jamais la chose même peuvent donner lieu à une séquence de représentations provisoires mais en accord avec l’expérience vécue.
Il y aura lieu également de s’interroger sur la dimension collective de l’écriture. Activité solitaire en apparence, elle est pourtant un constant recyclage du flux de discours qui nous traverse en permanence.
Et puis, il y a beaucoup d’affirmations que nous sommes tentés de formuler qui n’engagent que nous, qui ne sont même pas démontrables, auxquelles nous adhérons aujourd’hui mais dont nous douterons peut-être dans six mois.
Ce sont toutes celles par lesquelles nous tentons de rendre compte de processus qui se déroulent sans que nous puissions les observer directement et qui pourtant tiennent une place énorme dans notre existence.

Le problème, c’est qu’une fois qu’on a commencé à se poser toutes ces questions, on ne peut plus s’arrêter.
C’est aussi que dans toutes les circonstances de notre vie, nous avons besoin d’un échafaudage complexe de croyances diverses pour nous soutenir, pour nous fournir les raisons qui nous conduiront à agir plutôt que de ne rien faire, à vivre plutôt que de se laisser dépérir.
On peut exiger de soi de ne rien publier ou même de ne rien écrire qui ne soit certain, à ne formuler aucune hypothèse qui ne soit démontrable, à ne jamais s’aventurer dans le domaine du conjectural. Les croyances seraient des affaires purement privées, on devrait donc les garder pour soi.
On peut aussi affirmer en permanence que ce qu’on avance n’engage que soi, que dire « noir » ne signifie pas qu’on ne puisse dire « blanc » aussi, que tout est incertain, que tout est affaire d’opinion, qu’une opinion en vaut une autre, etc.
Le problème, c’est que nécessairement nous opérons des choix, que nous prenons des décisions, que nous nous engageons et que cela ne peut se faire que si nous tenons pour vraies les croyances qui nous portent.
Tout le problème alors est de savoir trier entre les croyances, de se donner des critères pour cela, d’agir avec prudence certes, mais aussi avec fermeté.
Disons que le noyau de ce blog est constitué par la question : à défaut de savoir, que pouvons-nous croire ?
Ce monde inaccessible en lui-même, en tant que réel en soi, chacun de nous en possède une modélisation singulière qu’il trouve en grande partie toute faite et qu’il élabore en permanence et en grande partie à son insu. La science nous aide à construire ce modèle personnel, mais elle ne couvre qu’un champ limité. Pour le reste, il nous appartient, tout au long de notre vie et en contact étroit avec tous ceux qui nous entourent, de construire notre univers en espérant qu’il sera compatible avec celui d’autrui. Les grandes machineries de l’information, les grandes institutions, la société, le langage, sont de grand opérateurs de croyances.
La question devient alors : qu’est-ce qui nous fait devenir ce que nous sommes ?
Tout cela ne nous tombe pas dessus sans que nous ayons voix au chapitre.
La plupart des textes de ce blog procèdent du désir d’y voir plus clair, de savoir comment, à défaut de pouvoir apporter des réponses à certaines questions fondamentales mais insolubles, nous pouvons tenter un mouvement vers plus d’intelligibilité, plus de maîtrise, plus de compréhension de ce qui nous arrive.
L’âge des grandes Autorités est révolu. Nous ne pouvons plus nous résigner à prendre pour vérité et justice ce que le Maître a dit, simplement parce que c’est le Maître (ou le Prophète, ou Dieu lui-même) qui l’a dit.
Mais nous ne savons pas encore gérer l’incertitude, nous orienter dans un processus qui nous échappe.
Pour cela, nous devons tenter de comprendre ce que c’est que penser, tenter de nous représenter ce qu’est une pensée, comment une pensée peut se former en nous.
Ce souci nous oriente directement vers la question du langage et, par là vers celle de l’écriture ; de l’écriture prise à sa source, comme création de sens, mais aussi de l’écriture prise dans son résultat, sous la forme de l’immense accumulation de textes que nous portons avec nous et qui d’une certaine manière nous portent.

Comment l’écriture nous constitue-t-elle ?

La question peut surprendre, car nous sommes plutôt enclins à nous demander comment nous donnons corps à cette écriture dont nous sommes les auteurs. Nous posons entre nous-même et notre écriture le rapport qui est celui qui relie le travailleur à son ouvrage.
Les processus mentaux – l’écriture en fait partie – ne s’offrent pas à nous directement et, pour nous les représenter, nous recourons, faute de mieux à de pauvres métaphores, qui paraissent bien exprimer ce que nous avons en tête ; mais n’étant que des métaphores, elles ne sauraient valoir pour une explication satisfaisante. Les contraintes de la métaphore nous maintiennent à distance du processus que nous tentons d’expliquer. Une métaphore doit donc toujours être reconnue et maniée avec prudence.
En voici quelques-unes :
Nous nous voyons comme un réservoir de représentations qui se viderait dans le texte, ou comme une source déversant des idées.
Nous nous voyons comme des producteurs d’idées, des créateurs forcément habiles et conscients. Nous sommes alors en état de dire fièrement : c’est moi qui suis l’auteur de ce texte.
A l’inverse, nous nous convainquons de n’être que des scribes oeuvrant sous la dictée d’une voix extérieure.
Ces métaphores ont leur part de vérité : Toute écriture suppose un agent, une personne portant la plume ou pianotant sur un clavier. Tout texte émane d’un scripteur, toute oeuvre littéraire. au sens où nous l’entendons aujourd’hui, a son auteur, identifié ou anonyme.
Mais à moins d’être fou à lier aucun auteur ne pourra expliquer comment cela lui vient. On peut disserter à perte de vue sur la manière d’écrire, sur la façon d’organiser les textes, de les mettre en forme, de les amender, il ne sera pas possible de donner une explication claire et définitive du processus de création proprement dit. D’où ce sentiment d’étrangeté que bien des auteurs éprouvent. Ils sont enclins à percevoir la création comme une sorte de rencontre plutôt que comme un processus de production au sens strict du terme.

D’autre part, comment ne pas reconnaître que l’écriture, ou plus généralement cette pensée qui semble émaner de nous, constituent, sans distance aucune la pure expression de ce que nous sommes. Mais pas seulement. Ce que nous constatons va plus loin. C’est par cette écriture qui nous construit que nous pouvons entrevoir les racines de notre être.
Les racines de notre être et non pas l’identité que nous nous donnons tant bien que mal quand nous disons Moi ou pire, lorsque nous tentons de nous maquiller pour entrer en scène ; ce n’est pas non plus ce que les autres peuvent penser de nous. Cette première remarque est à prendre tout à fait au sérieux. Il y a bien un sujet de l’écriture, un point originaire où l’écriture prend forme. Mais prenons garde aux illusions spatialisantes de cette métaphore géométrique, qui poussent à conclure simplement : c’est moi qui ai fait cela.

A l’exception de son ordonnance, rien de ce dont le texte est fait ne provient de nous. Tous les mots, toutes les tournures nous viennent du fonds symbolique que nous partageons tous : ce sont les mots de tout le monde, les tournures et la syntaxe communes.
Plus encore, pour le que texte soit intelligible, il faut que sa thématique corresponde d’une manière ou d’une autre à l’esprit du temps, qu’il soit reconnaissable, qu’il trouve sa place dans le débat général.
N’allons pas croire que les textes se rédigent eux-mêmes et que l’auteur soit pour rien dans leur élaboration. Mais la part de l’auteur, bien réelle, n’est pas celle que nous croyons.
N’imaginons pas non plus que les textes nous soient dictés par je ne sais quelle puissance supérieure.
Les choses sont plus complexes que cela.
On comprendra mieux en disant que le foyer de création du texte ne se trouve pas « à l’intérieur » de la subjectivité de l’auteur, mais à la frontière de celle-ci, dans un « espace » à la fois personnel et collectif.
Les idées, nous ne les fabriquons pas, nous les reconnaissons, nous les discernons dans ce qu’il convient d’appeler un champ de combinaisons possibles.
Il serait donc plus correct de dire que les idées, nous les voyons naître.
Dans nos textes, il y a beaucoup de recyclage, même si ce n’est pas évident à nos yeux. Nous prenons bien souvent, de toute bonne foi,  des réminiscences d’idées déjà formulées en dehors de nous pour des idées originales. Nous nous appuyons sur un ensemble de présupposés et de croyances dont nous ne nous avisons même pas.

Lorsque nous retravaillons un texte nous lançons comme un appel pour une formulation plus claire et celle-ci quand elle surgit, semble venir se glisser sous nos yeux. Nous ne savons pas comment cela nous vient, mais nous acquiesçons, parce que c’est bien la formulation que nous attendions.

Plus étrange encore, le fait de voir surgir sous sa propre plume, tout à fait à sa place, une formule qui semblait indéchiffrable, infondée, quand nous la découvrions dans un livre difficile. On ne peut parler littéralement d’emprunt et le terme de réminiscence lui-même ne suffit pas à rendre compte du phénomène. L’idée vient incontestablement de l’auteur en question, cela n’a pas à être remis en cause et l’honnêteté nous impose de signaler l’emprunt. Mais il convient de prêter toute l’attention nécessaire à la manière tout à fait particulière dont cette idée a resurgi. Elle est venue se glisser juste à sa place dans une réflexion qui en quelque sorte la rendait nécessaire. C’est une sorte de réinvention. L’idée empruntée a été en quelque sorte recréée, ce qui tend à montrer qu’elle avait été intégrée. Elle ne surgit plus comme un emprunt extérieur, mais comme le résultat d’un processus interne. Et ce faisant, elle s’éclaire.
Il est temps de dire où nous voulons en venir.
La texture de notre écriture est le mouvement de notre subjectivité en devenir.
Mais une subjectivité particulière, en marge du monde. Qu’est-ce à dire ?
Le Moi, ce qui constitue notre identité visible, dont nous pouvons parler, se construit au contact du monde. Il est fait d’expériences pratiques, de rencontres effectives, etc.
La subjectivité de l’écriture, qui n’est pas ce Moi-là est comme désincarnée, ascétique. Celui qui écrit exclut toute autre forme d’action. On ne peut pas vivre et écrire en même temps. Il faudra expliquer cela.
La subjectivité qui s’élabore dans l’écriture est donc décalée, marginale ; c’est l’expression de notre insertion dans le champ symbolique, de notre enracinement dans le langage, ce que d’aucuns appellent la logosphère. Du monde on n’y trouve que les ombres et plutôt que de rebondir de chose en chose, c’est de représentation en représentation que l’on trace son chemin. Le réel est délaissé, l’écriture ne se nourrit que du possible.

On lit pour apprendre à penser autrement

A moins de ne chercher qu’à se distraire on lit pour apprendre à penser autrement. En tout état de cause, on ne lit jamais seulement pour lire ou si l’on croit le faire, on se trompe. Perdons cette habitude scolaire, qui consiste à prendre tout ce qui se présente sous la caution de quelque autorité dans l’idée que cela pourra servir un jour.
La notion de culture ou, si l’on veut, de formation personnelle, change de sens au cours de la vie. Ce qui vaut pour l’âge scolaire devient carrément une entrave dans un autre contexte. L’école fournit à l’enfant le minimum vital : une base (très incomplète) de compétences et de connaissances et une série d’échantillons, d’amorces. Les responsables des programmes estiment, non sans quelque raison, mais toujours de manière approximative, qu’un élève bien instruit doit savoir ceci ou cela, doit avoir entendu parler de ceci ou de cela, doit avoir lu ceci ou cela. C’est un arrosage et comme c’est le cas dans beaucoup d’arrosages, l’eau tombe souvent à côté. Mais c’est ainsi et on peut l’admettre, dans les circonstances actuelles.

La relation entre le sujet et le savoir s’inverse ensuite, ce qui n’est pas toujours vraiment remarqué. Ce n’est pas pour apprendre qu’on apprend, mais pour mieux conduire sa pensée. J’apprends ce qu’il me faut apprendre. Non pas tant ce qui me serait utile ou profitable à très court terme comme peut l’être un bien de consommation, mais pour transformer ma manière de voir, pour me remettre en question.  Je puis ainsi choisir un ouvrage correspondant à mes besoins ; je puis également m’embarquer à l’aventure sous l’impulsion d’un texte parfaitement inconnu.

En tout état de cause, il s’agira toujours d’une interaction et, assez souvent, d’un affrontement. Il n’y a pas de textes sacrés. Cela doit être tout à fait clair. Un texte, si prestigieux que soit son auteur, n’est en lui-même qu’une construction inerte qu’on doit pouvoir critiquer et rejeter. Aucune autorité ne peut imposer à qui que ce soit une vérité quelle qu’elle soit. A chacun de se faire sa propre idée. Il se peut que celle-ci soit bancale, pleine de contresens, qu’elle passe à côté du texte ou résulte d’un malentendu ; il n’en est pas moins vrai qu’elle procède de la rencontre d’une personne pensante avec un texte, rencontre qui forcément portera des fruits. Pourquoi un malentendu ne permettrait-il pas en fin de compte l’éclosion d’une idée juste ?
Une condition cependant : s’il s’agit de juger un texte, on ne le fera qu’après l’avoir lu avec toute l’attention possible. C’est une lecture minutieuse et exigeante.
La meilleure manière d’y parvenir, c’est de chercher dans le texte les indices permettant de refaire le chemin de pensée que l’auteur, désormais absent, a accompli. On partira de l’idée qu’une nécessité intérieure a conduit l’auteur à organiser sa pensée d’une certaine manière. C’est cela qu’il a écrit et pas autre chose. On se demandera s’il est possible, partant des mêmes prémisses et suivant les mêmes repères, d’aboutir aux mêmes conclusions. Et si cela demeure hors de portée, il ne faut pas s’en émouvoir. Peut-être n’est-on pas à la hauteur ; mais peut-être le texte masque-t-il plus ou moins bien une véritable faiblesse de pensée. Ne capitulons jamais devant un auteur, si prestigieux soit-il.
Et ne prétendons pas savoir aussi bien que lui ce qu’il voulait dire. Peut-être ne le savait-il pas lui-même.

Éloge du premier jet

Le fait d’écrire produit toujours quelque chose de neuf. Le simple fait d’écrire. Et cela suffit pour donner l’envie d’écrire sans arrêt. C’est comme faire chaque jour la découverte nouvelle d’une porte dérobée dans une vieille maison que l’on croyait pourtant bien connaître.
Ce qu’on écrit soi-même peut surprendre autant que ce qu’on peut lire chez autrui. L’écriture, en effet, nous met en porte-à-faux par rapport à nous-même, elle instaure un décalage et crée une différence.
Ce n’est pas une affaire d’originalité, au contraire puisque la différence ne se constitue qu’à partir du même.
On a toujours en tête une certaine idée de ce que l’on veut écrire ; c’est de là qu’on part en suivant un certain cheminement ; mais en se matérialisant, l’idée se transforme. L’écriture fixe provisoirement ce qui s’ébauchait en nous mais sous une forme décalée, qui engendre elle-même d’autres formes que nous ne pouvions même pas soupçonner. Et une fois déployé, l’écrit peut servir de terreau à de nouvelles écritures, dans une série infinie de métamorphoses, tandis que les paroles se perdent aussitôt prononcées.
Une source inépuisable d’étonnement, donc. Mais où tous ces mots nous conduisent-ils ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la docilité des mots est trompeuse ; on croit en avoir le contrôle alors qu’ils nous entraînent. Il y a une logique de l’écrit qui s’impose à nous et à laquelle il est enivrant de se soumettre. D’autant que la servitude est invisible, puisqu’elle se déroule tout entière au coeur de la subjectivité. Les dessous de cette affaire-là ne se donnent pas à voir.

Imaginons ici un individu dont la particularité serait de ne pouvoir cesser d’écrire. S’il devait s’interrompre, ne serait-ce que quelques instants, il aurait l’impression de se couper de quelque chose d’essentiel ou carrément de ne plus être lui-même, ou, mieux, de ne plus pouvoir être un peu plus que lui-même.
Il lui faudrait écrire, absolument et peu importe quoi. Il prendrait les mots comme ils lui viendraient. Cédant à la tentation de l’écriture, se laissant aller à frapper les touches sans même savoir quoi écrire, il libérerait d’étranges pouvoirs, enregistrant un flux de pensées insoupçonné. Sous la surface des pensées visibles, assumées, conscientes, le remuement des marges, l’étage des présupposés, le niveau des possibilités méconnues.
Et un rythme ! Plus on écrit, plus on écrit vite, plus le flux est abondant. On n’a plus le temps de reconnaître les mots qui se pressent. Qui s’attarderait à les analyser bloquerait le flux, irrémédiablement peut-être.
Il écrirait ainsi, y pensant à peine, comme s’il fallait faire semblant de ne rien voir, comme s’il fallait se retirer devant les mots eux-mêmes et les traiter comme des animaux obstinés, à l’affût de la moindre occasion pour s’échapper au grand jour.
L’usage du clavier, qui peut avoir lieu les yeux fermés, est particulièrement propice à cet exercice.

Mais ce besoin d’écrire ne se présente-t-il pas comme une manie ? Ne se substitue-t-il pas à quelque chose qui devrait compter plus que tout, la vie même ?
Peut-être. Mais comment ne pas se dire que l’écriture pourrait bien être une des formes possibles du bonheur ? N’étant pas la vie même, elle n’est pas pour autant son absence. Un simple pas de côté, un changement d’éclairage et l’on passe du monde des choses à l’espace du sens. C’est une position de non-maîtrise mais pas de frustration : notre scribe fébrile fait probablement partie de ceux qui éprouvent en toute circonstance l’impérieux besoin de comprendre.

Dernière question, propre peut-être à tout remettre en cause : ce qui est ainsi écrit a-t-il de la valeur ? L’écriture vaut-elle la peine et le temps qu’elle dévore ? Faut-il être lu ? Peu importe. Qui écrit laisse à d’autres ces question. Cela n’aboutit que très rarement à la création de chefs-d’oeuvres impérissables. Mais un premier jet est toujours précieux : un coup de dés. On peut soit le reprendre et le retravailler indéfiniment jusqu’à en extraire un texte qui se tienne, soit l’oublier.
Il n’est pas souhaitable d’accorder trop de valeur à ce qui a été écrit. Il est peut-être vertueux de ne pas vouloir être lu.
Au fond, cette écriture obstinée ressemble un peu à la course à pied. C’est pénible, cela fait un peu souffrir, mais plus on en fait, plus on en redemande.

Peut-être bien

Il s’appuyait sur un livre puis sur un autre et traçait sa voie par écrit, de texte en texte. Un personnage atypique, nullement excentrique cependant. On pourrait dire qu’il entretenait avec le monde et, au coeur de ce monde, avec ses proches et lui-même, des rapports particuliers. Moins attaché aux choses que la majorité des gens, il était particulièrement insoucieux du paraître. On ne le distinguait pas dans la foule, sauf que la foule, justement, il l’évitait autant que possible. Il planait un peu, préférait le rêve à la réalité, les mots aux choses. Il n’appartenait pas à la catégorie des gens utiles ; eût-il émis des prétentions matérielle, ce dont il n’éprouvait guère le besoin, on l’aurait traité de parasite.
Lui-même avait conscience de cette particularité, qu’il n’avait pas vraiment cherchée et qu’il ne cultivait pas. C’était ainsi, nulle raison de chercher plus loin. Depuis son adolescence, il avait pris ce chemin sinueux et ombragé et il ne l’avait plus quitté. Il passait l’essentiel de son temps à se poser des questions et plus il s’en posait, plus les réponses se dérobaient à lui, plus il s’enfonçait dans l’incertitude, mais plus il était convaincu d’avoir raison de persévérer.
On lui avait dit une fois : au fond, vous n’êtes qu’un intellectuel. Vous usez vos yeux sur les livres comme un professeur et vous noircissez du papier comme un écrivain, bien que vous ne soyez ni l’un ni l’autre. C’est la pensée qui vous intéresse, alors que, pour pour les « vrais gens », c’est l’action qui compte. Vous flottez dans l’abstraction, nous vivons dans le concret. Vous passez à côté de la vraie vie, nous on est en plein dedans. Vous vous croyez intelligent, mais vous n’êtes qu’un imbécile heureux. Vous avez une vie minable, vous n’êtes ni riche ni célèbre, vous n’êtes qu’un raté.

Peut-être bien, se disait-il, et il retournait à ses livres.

Ressassement

Textes accumulés après des années d’écriture presque quotidienne. Une sorte de tâtonnement. Rien à voir pourtant avec un journal intime.

Retour sur ces textes après bien des mois de quasi-oubli ; leur patiente relecture montre ce à quoi l’on pouvait s’attendre : les textes eux-mêmes ont peu d’importance et, tels qu’ils sont ne méritent que l’oubli ; en revanche, quelque chose se dessine à la reprise, qu’on ne pouvait pas voir sur le moment : la récurrence qui rythme l’ensemble, le retour insistants des mêmes thèmes, une pulsation qui structure souterrainement l’errance apparente de la pensée. On s’attendait à l’éparpillement, et voilà qu’au contraire reviennent inlassablement les mêmes questions, au point qu’on se demande même s’il y a progression, si la pensée évolue. Les répétitions littérales sont rares, mais l’impression d’ensemble est celle d’un grand ressassement. Relire ainsi, c’est un peu comme se réveiller un beau matin avec le sentiment d’avoir beaucoup, beaucoup marché, de s’être égaré dans des pays inconnus, la fatigue de tous ces kilomètres bien présente dans les jambes, la douleur aux pieds, les courbatures, et tout ce qui va avec, et se rendre compte en ouvrant un peu mieux les yeux que cet immense voyage s’est déroulé entièrement de la chambre à la cuisine, de la cuisine à la salle de séjour, de la salle de séjour à la chambre, et ainsi de suite. Un immense piétinement sur place.

C’est que l’écriture est d’abord un approfondissement, un patient forage, un travail de taupe.

Et cela ne cesse pas. Les textes engendrent les textes. Cette écriture, le branle donné, s’impose comme un mouvement qui se nourrit de lui-même.

De nombreux textes sont écrits à la première personne, au début tout au moins. Au fil des mois, cette trace d’auteur se fait plus discrète. Comme si dire « je », sans même parler de soi, c’était encore marquer trop de présence. Une évidence : cette écriture-là ne procède pas d’un Moi qui s’exprime, elle trouve sa source ailleurs, dans les marges. Il y a certes un agent pour porter le discours, mais le rapport avec telle ou telle personne réelle est bien plus ténu qu’on ne le suppose. Ayant pris son essor, l’écriture prend soin d’elle-même. Le « je », devenu superflu, n’a plus qu’à s’effacer comme on s’éloigne d’un feu qu’on vient d’allumer lorsque le bois a bien pris. On peut alors s’asseoir, se perdre dans le mouvement des flammes et commencer un rêve.

Telle est l’écriture personnelle ou simplement, pour faire court, l’écriture ; c’est d’elle qu’il sera question sans relâche dans ce blog. Activité singulière, elle réalise une intense présence au monde et à soi. Elle traduit une inquiétude essentielle, une pulsion qui se tend vers le pourquoi et laisse le comment. Rien à voir avec le schéma ordinaire qui veut qu’on écrive quand on a quelque chose à dire, en vue de publier et pour se déclarer écrivain comme d’autres sont ingénieurs ou commerçants.

On écrit donc comme on tâtonnerait dans le brouillard. A l’appel des jours, inlassablement on renoue avec les mêmes questions, sans savoir ce que cela veut dire, ni même ce que l’on fait. Pourtant, à force d’écrire et de relire avec étonnement ces textes qu’on ne reconnaît plus, on perçoit une cohérence. Une structure latente se manifeste. Ecrire et réécrire, c’est prendre conscience de quelque chose d’essentiel qui nous porte à notre insu. Et plus le temps passe, moins l’on s’épuise à aborder de front les questions qui se posent. Il est plus fécond de les laisser mûrir dans les marges, de sorte que, suivant leur mouvement propre, elles finissent par nous surprendre.

Ecrire ? Publier ?

Sait-on pourquoi l’on écrit ? Sait-on pourquoi l’on décide un beau jour de publier ce qu’on a écrit, voire d’écrire en vue de publier ?

Pas besoin de se torturer les méninges. On peut trouver des quantités de réponses plausibles à ces questions, mais jamais on n’aura LA réponse. Ou alors, attention ! Si ce devait être le cas peut-être serait-ce la fin de l’écriture.

Il faut distinguer entre les questions qui appellent des réponses et celles dont la fonction est seulement de nous maintenir en alerte, de nous forcer à creuser sans cesse, celles qui n’ont pas de réponses possibles mais qui structurent notre désir, notre volonté d’abdiquer, de ne pas céder au néant, à la mort.

La question de savoir pourquoi l’on écrit constitue donc peut-être le principal moteur de l’écriture, voire le seul. Toute page écrite témoignerait de la validité de la question, vaudrait comme réponse, à condition d’en appeler une autre, et encore une autre, comme si cela devait durer toujours.

Au fond, l’écriture, c’est une manie…

Il est vrai que cela fonctionne comme une manie, comme tout ce qui venant de soi s’impose à soi comme plus fort que soi.

A cela près que cette manie-là reste avouable et qu’elle a même une fonction sociale. Mon écriture ne me sert peut-être à rien, à moi, elle me paraît peut-être vaine, à moi, mais il faut bien reconnaître que notre société se nourrit d’écriture, qu’elle se comprend elle-même (mal) grâce à l’écriture, que l’espace de la pensée est un immense maillage de textes. A n’aborder la question de l’écriture que du point de vue de l’individu à demi aveugle, tiraillé dans ses propres contradictions, enfermé dans sa bulle, on ne peut guère en apprécier la portée véritable.

Faut-il en conclure que quiconque écrit a le devoir moral de publier, parce que l’humanité souffre d’une véritable fringale des petites merveilles qu’il pond bien au chaud dans son poulailler ?

Bien sûr que non.

Une forme de malentendu paraît nécessaire entre ceux qui écrivent et ceux qui pourront lire ce qui a été écrit. L’offre n’est pas adaptée à la demande. L’offre se cherche et la demande ne se connaît pas vraiment. Le hasard joue donc énormément là-dedans. Sait-on même ce que vaut véritablement ce qu’on publie, en particulier lorsque ce qui a été écrit ne répond à aucune commande extérieure, ne tire pas sa raison d’être d’un projet déterminé ?

On évitera de faire le malin, de détourner sa propre écriture pour flatter son ego, car il arrive bien souvent qu’un texte vaille mieux que son auteur. C’est un grand mystère, mais c’est ainsi.

Inspirons-nous plutôt de ces gens qui veulent se défaire de vieux bibelots ; ils ne se résignent pas à les balancer à la poubelle. Alors, le jour de la récolte des encombrants, ils viennent les déposer bien doucement sur le trottoir avec un petit pincement au coeur en espérant que quelqu’un en aura l’utilité et les emportera.