Pas de pensée qui sorte de rien

Un effort de pensée, quel qu’il soit, n’est jamais une création à partir de rien ; il émerge toujours à la surface d’une nébuleuse de discours ou de bribes de discours préexistants. Il se manifeste sous la forme d’un jeu de langage, expression dont nous devons préciser le sens : ce jeu ne procède pas de la langue au sens strict du terme, de sa grammaire, de son vocabulaire, de ses usages, mais du flux général de mots et de phrases dans lequel nous baignons tous. Un auteur averti en philosophie recyclera dans son propre discours les concepts, les tournures de pensée, les idées mêmes qui constituent son capital symbolique, conscient ou inconscient. Tout discours, si novateur soit-il, n’est pour l’essentiel que remaniement ; son originalité ne se dessine qu’à la marge, dans sa différence, laquelle représente peu de chose, quantitativement, au regard de l’ensemble.
Je ne prétends pas que nous ne fassions que nous répéter, de génération en génération, mais seulement que toute avancée n’est possible qu’à partir de la maîtrise d’un état déjà présent de la pensée. Si abrupt que soit pour nous un état de choses totalement nouveau, c’est avec des mots anciens que nous en tenterons l’approche et si notre langage même doit en être réformé, la continuité l’emportera toujours sur la rupture. Au demeurant, les questions que nous nous posons, si nouvelles qu’elles paraissent dans une situation historique singulière, ne sont que des variations sur certain nombre de thèmes fondamentaux, les mêmes depuis la nuit des temps.

Plagiat inconscient

Il est difficile, quand on écrit, de mesurer sa dette envers ceux qui nous ont précédés, parce que, le plus souvent, nous les plagions sans en avoir conscience. On use du beau mot de réminiscence pour désigner cela. Et nous n’avons pas à en rougir, à conditions toutefois de ne pas revendiquer la propriété exclusive des idées que nous développons.
La dette est souvent ignorée, mais elle a son importance. Je suis très soucieux de la dynamique de la pensée, de ce flux, dont une oeuvre, quelle qu’elle soit, ne constitue jamais qu’un moment. Le mouvement d’ensemble compte bien plus à mes yeux que cet arrêt plus ou moins artificiel que constitue une oeuvre donnée, si importante soit-elle. Il n’y a pas d’oeuvre définitive, mais un processus de pensée sans fin dont les œuvres diverses ne sont que des paliers, des fixations provisoires rapidement remises en question. Certes, il y a des points de non-retour, des impasses reconnues et désormais murées, mais ce n’est pas parce que sur certain point on ne peut plus revenir sur ses pas que le cheminement n’est pas infini ; à cela près qu’il n’est jamais rectiligne et ne fait que serrer chaque fois de plus près les mêmes questions auxquelles il fait un incessant retour. Pour saisir cette dynamique, c’est moins l’originalité qu’il faut viser que la bonne articulation de ce qui peut se dire sur ce qui s’est dit déjà. C’est bien dans la manière dont se marque sa différence que consiste la raison d’être de tout effort de pensée.

Comment, d’un texte à l’autre, la trace se fait

Admettons qu’il me vienne une superbe idée (on peut toujours rêver…). Je ne manquerai pas de la travailler avec attention, je la développerai soigneusement et laborieusement jusqu’au moment où je sentirai, sans trop savoir expliquer pourquoi, qu’elle a pris une forme indépassable pour moi. Mais cela ne suffit pas et l’insistance sur ce point sera une des caractéristiques majeures de ce blog.
Je devrai encore me tourner vers la tradition philosophique pour tenter d’y retrouver la préfiguration de ce que je tente de formuler, ou, mieux, quelques-unes des conditions qui ont permis cette formulation et reprendre l’ensemble de la question à la lumière de ces éléments retrouvés.
Il s’agira d’éviter deux pièges dans lesquels il est très facile de tomber. Le premier consiste à croire que l’auteur choisi a déjà apporté la solution au problème posé et à supposer que le seul objectif de la lecture soit de pouvoir s’identifier à l’auteur étudié. C’est généralement à cela qu’on se tient quand on apprend. Qui ne s’est pas retrouvé kantien après une lecture heureuse de Kant ? L’autre écueil, consiste au contraire à ne considérer l’oeuvre passée que comme un faire-valoir et de n’en parler que pour mieux exhiber de façon narcissique sa propre différence.
Si l’on reconnaît que la vie d’une oeuvre est toujours dans la lecture vivante qu’on en fait, celle-ci, quelle que soit son antiquité, sera toujours au présent. Nous allons simplement trouver des gens qui, confrontés, dans une certaine conjoncture historique, à des questions essentielles qui sont toujours les nôtres : Que veut un être humain ? Que peut-il attendre de la vie ? Qu’est-il lui-même ?, ont tenté de formuler quelque chose qui tienne la route. La manière dont ils s’y sont pris pour y parvenir, leurs échecs autant que leurs réussites nous parlent directement. Ce sont les premiers cartographes, les premiers témoins de notre propre voyage. Supposons que quelqu’un me dise : mais aujourd’hui, nous ne pensons plus du tout comme ces gens-là… J’aurais besoin de savoir alors comment, moi, je pense, et ne le pourrai que dans une connaissance précise de la manière dont pensaient ces « primitifs ».

Pratiquement et, sans entrer dans les détails, qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?

1. Ce qui compte dans un texte de pensée, ce n’est jamais ce qui pourrait constituer un compte rendu des conclusions auxquelles son auteur serait parvenu. Le résultat est ce qui pèse le moins en philosophie. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont celui-ci a tenté d’identifier la question posée et dont il a construit sa « problématisation ». Il s’agira également de saisir le sens précis des termes qu’il emploie. Nous nous attachons donc avant tout à la conception que l’auteur se fait d’un état de choses qui lui échappe encore.
2. A partir de là on peut se rendre compte que le texte, à l’insu de son auteur évidemment, nous en dit toujours beaucoup plus sur nous-mêmes que nous ne le supposions. Je découvre que sans le vouloir, il me fournit des clés et surtout les moyens de continuer à penser par moi-même. Si je ne puis le suivre sur son chemin, en comprenant pourquoi, je me donne le moyen de mieux diriger ma propre démarche ; il peut arriver aussi que ce qu’il dit fasse encore mouche aujourd’hui. En me confrontant au texte, à ce qui fait que justement il n’a pas été écrit pour nous et en fonction de nous, nous rendons manifestes à nos propres yeux les singularités du moment présent.
3. Ce que dit le texte est important, mais ce qui ne l’est pas est encore plus précieux. Dans tout texte qui se veut complet, exhaustif, on peut, du point de vue décentré qui est le nôtre, repérer les taches aveugles, les manques. Il est capital de savoir pourquoi ce qui était visé a été manqué ou n’était pas ce qu’il fallait viser. Il en va bien sûr exactement de même pour nous, mais nous ne pouvons pas vraiment le savoir.
4. Curieusement, tout texte, même peu adéquat, peut servir de point de départ à une réflexion fructueuse. Il n’est donc pas nécessaire d’accomplir une recension complète de toutes les contributions existantes, quelques échantillons suffisent.
5. Enfin, et ce point gouverne tous les autres, il ne faut jamais perdre de vue que les questions philosophiques ne sont que des constructions langagières, des jeux de langage. Le mot n’est pas la chose, le concept de chien n’aboie pas. Mais aussi, constituées de mots elles sont tributaires de toutes les limites du langage. La philosophie a été rendue possible par la confiance accordée à un certain usage du langage. Mais cette confiance nécessaire doit sans cesse être remise en question. Tout texte suppose donc un certain niveau de confiance dans le langage, et il se peut que celle-ci soit excessive. Expliciter le rapport au langage qu’exprime un texte donné, en gros la manière dont les jeux de langage prétendent dire le vrai de ce qui n’est pas du langage est une activité aussi ardue qu’indispensable.

La suite immédiate de ce blog s’articulera dans un premier temps sur trois contributions importantes :

1. Une série d’articles et de conférences de Paul Valéry : La crise de l’Esprit (1919), La politique de l’Esprit (1932), La liberté de l’Esprit (1939) ;
2. Un texte tardif de Nietzsche, tiré du Crépuscule des Idoles : Les quatre grandes erreurs (confusion de la cause et de l’effet, la fausse causalité, les causes imaginaires, le libre-arbitre) ;
3. L’Avenir d’une illusion, de Freud.