Pour quelles raisons ai-je tellement de peine à publier ce que j’écris ?

Quand on se pose une question à soi-même, c’est qu’on n’a pas la réponse.
Et répondre à la question, cela ne signifie pas qu’on ait trouvé la réponse, comme si elle attendait bien sagement en gloussant d’impatience qu’on la débusque ; cela veut dire simplement que dans toute une série d’explications plus ou moins vraisemblable on en choisit une qui nous paraît plus plausible que les autres. Ensuite, on fait semblant d’y croire.
Une réponse n’est jamais qu’une invention, elle se fabrique vaille que vaille avec les moyens du bord et vient combler de façon plus ou moins adéquate le vide ouvert par la question.
Autant dire qu’on n’est jamais sûr d’avoir LA réponse. Autant dire que ce genre de réflexion relève toujours du bricolage.

Première hypothèse :
Je ne publie pas ce que j’écris parce que ce que j’écris est impubliable.
Ce serait laisser entendre qu’il y a une écriture pour soi qui ne sera jamais une écriture pour les autres.
C’est impubliable parce que cela n’intéresse personne, ou alors parce que c’est trop personnel. Non que cela soit chargé de secrets que je ne voudrais pas divulguer, mais simplement parce ma mesquine existence n’en vaut pas la peine.
Il est poli de ne soumettre un écrit au regard d’autrui que s’il peut y trouver son compte ; et cela même sur un blog confidentiel.
Retour à cette distinction entre écrit pour soi et écrit pour les autres. Elle fait sens ; mais selon quels critères distingue-t-on ces deux sortes d’écrits ?
On écarte tout de suite l’idée que les écrits pour soi ne traiteraient que de soi. Dans tous les cas il s’agit de l’écriture, de la question du sujet, de la métapsychologie freudienne, de questions de méthode, du langage, etc. Mais les écrits pour soi sont de purs fragments qui ne se rattachent à aucun projet d’ensemble. Ils ne peuvent donc pas s’intégrer à une séquence qui pourrait en fin de compte former un texte unique.
Par ailleurs, le caractère fragmentaire de ces textes, qui commencent abruptement et s’interrompent sans la moindre conclusion le plus souvent, empêche de les considérer comme de petits articles-confettis très courts mais se suffisant à eux-mêmes.
Deuxième hypothèse :
Je ne publie pas mes textes parce qu’inconsciemment je m’interdis de le faire. On pensera ce qu’on voudra de ce lieu commun psychanalytique. Je ne négligerai pas cette hypothèse, étant bien forcé de remarquer qu’elle est hautement probable. Je crois sincèrement avoir vraiment envie de publier mes textes, ou tout au moins de dépasser le stade désespérant du retour quotidien à la case départ. L’ayant déjà fait, je pense en avoir les moyens. Si je ne le fais pas, c’est donc pour une autre raison, laquelle ne dépend d’aucune entrave externe. Je ne veux peut-être pas si nettement ce que je crois vouloir.
Troisième hypothèse :
Je ne publie pas mes textes parce que je ne suis plus capable d’écrire des textes publiables. Tout ce jeu n’aurait donc qu’un but : retarder le moment de prendre acte, enfin, de mon incapacité. Je me surestime. Encore une raison à ne pas écarter.  Seule la publication de textes publiables pourrait régler la question.
Trois cas de figure, donc :
1. Je suis capable de le faire, mais je ne le fais pas, bien que je veuille le faire.
2. Je suis incapable de le faire, donc je ne le fais pas et il serait temps pour moi de prendre acte de mon incapacité puis de passer à autre chose.
3. Je suis incapable de le faire et pourtant je le fais, bien ou mal. Pourquoi cette troisième possibilité ne serait-elle pas envisagable ? Il suffirait de prendre en compte le devenir. Je n’en suis pas capable maintenant, mais cela peut changer. La publication effective serait alors un paradoxe, un coup de chance, ou le signe que l’incapacité a été surmontée.

A quoi bon s’étendre là-dessus ? Tout cela est vrai ; tout cela est faux. Aussi vrai que faux, aussi faux que vrai. C’est indécidable. Pourtant ce petit inventaire a le mérite de proposer à une volonté chancelante le choix entre plusieurs rôles. Si ce n’est ni ceci, ni cela, c’est forcément quelque chose « comme ça ». Pour en savoir plus, ce n’est pas à l’écriture qu’il faut songer mais à l’inconsistance du « Je » que nous pensons être.

Feuille de route, avril 2014

Les deux dangers qui guettent toute réflexion conduite à la hâte – mais quelle réflexion n’est pas conduite à la hâte ? – ce sont l’hyper-concentration, la fixation sur un point relativement secondaire, ou à l’inverse la dispersion, le sautillement d’un thème à une autre, l’épuisement d’un élan prometteur dans un brassage stérile. La feuille de route dresse la liste des travaux en cours, donc des priorités actuelles. Elle délimite un champ raisonnable d’activités pouvant être conduites simultanément et susceptibles de se conforter mutuellement.
Elle définit ensuite un ensemble de projets à réaliser. Enfin, elle rassemble un certain nombre d’hypothèses sur ce qu’il conviendrait de faire et trace quelques pistes.

Normalement, tout cela va sans dire. Alors, à quoi bon le dire ? La raison est assez simple ; elle fait d’ailleurs partie des question que je souhaite soulever dans ce travail.
Ce que nous donnons à voir de nous-même quand nous nous projetons dans un texte écrit est fort différent de ce sur quoi nous pouvons compter quand nous n’explicitons pas notre démarche. Faiblesse humaine ? On peut dire ça, mais ce serait un peu court. Nous verrons plus tard cette attitude paradoxale découle de l’inconsistance de ce que la tradition philosophique désigne du nom de sujet.

A. Ce qui se fait en ce moment

Je ne mentionne ici que ce qui intéresse mon propos sur ce site. Le reste ne concerne que moi.
Je travaille actuellement sur trois ouvrages en rapport plus ou moins étroit avec ce projet :
– Vincent Descombes et Charles Larmore, Dernières nouvelles du Moi, PUF ;
– Johann G. Fichte, Doctrine de la science 1797 – 1798 ;
– Piera Aulagnier, La Violence de l’interprétation, PUF.
Les deux premiers textes relèvent de la même démarche ; le point de départ de l’intérêt pour Fichte est la mention de ce dernier dans l’ouvrage de Descombes et Larmore. Le troisième, qui fait l’objet d’une lecture attentive et d’un commentaire au jour le jour depuis plusieurs années, renvoie à la métapsychologie freudienne, c’est-à-dire à une tentative de théorisation découlant de la pratique analytique.
Je m’efforce en outre de trier les notes quotidiennes qui s’accumulent depuis des mois, voire des années. Il en résulte deux regroupements de textes :
1. Qu’est-ce qu’un texte ?
2. Le concept de sujet
Ces deux regroupements sont eux-mêmes subordonnés à une réflexion sur la notion de dispositif, notion d’inspiration lacanienne.
Pratiquement, cela se traduit par la mise en chantier des textes suivants, à publier dans une nouvelle catégorie intitulée « Journal de travail » :
– Présentation du journal de travail (le présent texte) ;
– Pour quelles raisons ai-je tellement de peine à publier (sur mon propre blog) ce que j’écris ?
– Sur les notions de point de départ et d’objectif final ;
– Début d’une série sur l’utile et l’inutile.

B. Ce qu’il faudrait faire

  • Etude de la notion de Work in Progress (génétique textuelle).
    Un texte, du point de vue du lecteur, c’est un objet achevé et, d’un certain point de vue, parfait. Une réflexion objectivée qui a trouvé son équilibre. Mais si l’on veut comprendre ce qu’est un texte, il est indispensable de considérer sa genèse, tout ce qui se passe depuis que le premier mot du premier brouillon a été écrit.
  • Poursuite de l’étude de la métapsychologie freudienne
    Freud, évidemment, mais aussi Bion, Winnicott, Lacan.
  • Développer la notion de dispositif
  • C’est pour l’instant le concept central de toute ma réflexion.
  • Etude de la manière dont Lacan pose les problèmes

C. Ce dont on peut rêver…

  • Reprendre sérieusement le grec et le latin ;
  • Reprendre Wittgenstein ;
  • Reprendre Nietzsche ;
  • Reprendre Ricoeur.