Éloge du premier jet

Le fait d’écrire produit toujours quelque chose de neuf. Le simple fait d’écrire. Et cela suffit pour donner l’envie d’écrire sans arrêt. C’est comme faire chaque jour la découverte nouvelle d’une porte dérobée dans une vieille maison que l’on croyait pourtant bien connaître.
Ce qu’on écrit soi-même peut surprendre autant que ce qu’on peut lire chez autrui. L’écriture, en effet, nous met en porte-à-faux par rapport à nous-même, elle instaure un décalage et crée une différence.
Ce n’est pas une affaire d’originalité, au contraire puisque la différence ne se constitue qu’à partir du même.
On a toujours en tête une certaine idée de ce que l’on veut écrire ; c’est de là qu’on part en suivant un certain cheminement ; mais en se matérialisant, l’idée se transforme. L’écriture fixe provisoirement ce qui s’ébauchait en nous mais sous une forme décalée, qui engendre elle-même d’autres formes que nous ne pouvions même pas soupçonner. Et une fois déployé, l’écrit peut servir de terreau à de nouvelles écritures, dans une série infinie de métamorphoses, tandis que les paroles se perdent aussitôt prononcées.
Une source inépuisable d’étonnement, donc. Mais où tous ces mots nous conduisent-ils ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la docilité des mots est trompeuse ; on croit en avoir le contrôle alors qu’ils nous entraînent. Il y a une logique de l’écrit qui s’impose à nous et à laquelle il est enivrant de se soumettre. D’autant que la servitude est invisible, puisqu’elle se déroule tout entière au coeur de la subjectivité. Les dessous de cette affaire-là ne se donnent pas à voir.

Imaginons ici un individu dont la particularité serait de ne pouvoir cesser d’écrire. S’il devait s’interrompre, ne serait-ce que quelques instants, il aurait l’impression de se couper de quelque chose d’essentiel ou carrément de ne plus être lui-même, ou, mieux, de ne plus pouvoir être un peu plus que lui-même.
Il lui faudrait écrire, absolument et peu importe quoi. Il prendrait les mots comme ils lui viendraient. Cédant à la tentation de l’écriture, se laissant aller à frapper les touches sans même savoir quoi écrire, il libérerait d’étranges pouvoirs, enregistrant un flux de pensées insoupçonné. Sous la surface des pensées visibles, assumées, conscientes, le remuement des marges, l’étage des présupposés, le niveau des possibilités méconnues.
Et un rythme ! Plus on écrit, plus on écrit vite, plus le flux est abondant. On n’a plus le temps de reconnaître les mots qui se pressent. Qui s’attarderait à les analyser bloquerait le flux, irrémédiablement peut-être.
Il écrirait ainsi, y pensant à peine, comme s’il fallait faire semblant de ne rien voir, comme s’il fallait se retirer devant les mots eux-mêmes et les traiter comme des animaux obstinés, à l’affût de la moindre occasion pour s’échapper au grand jour.
L’usage du clavier, qui peut avoir lieu les yeux fermés, est particulièrement propice à cet exercice.

Mais ce besoin d’écrire ne se présente-t-il pas comme une manie ? Ne se substitue-t-il pas à quelque chose qui devrait compter plus que tout, la vie même ?
Peut-être. Mais comment ne pas se dire que l’écriture pourrait bien être une des formes possibles du bonheur ? N’étant pas la vie même, elle n’est pas pour autant son absence. Un simple pas de côté, un changement d’éclairage et l’on passe du monde des choses à l’espace du sens. C’est une position de non-maîtrise mais pas de frustration : notre scribe fébrile fait probablement partie de ceux qui éprouvent en toute circonstance l’impérieux besoin de comprendre.

Dernière question, propre peut-être à tout remettre en cause : ce qui est ainsi écrit a-t-il de la valeur ? L’écriture vaut-elle la peine et le temps qu’elle dévore ? Faut-il être lu ? Peu importe. Qui écrit laisse à d’autres ces question. Cela n’aboutit que très rarement à la création de chefs-d’oeuvres impérissables. Mais un premier jet est toujours précieux : un coup de dés. On peut soit le reprendre et le retravailler indéfiniment jusqu’à en extraire un texte qui se tienne, soit l’oublier.
Il n’est pas souhaitable d’accorder trop de valeur à ce qui a été écrit. Il est peut-être vertueux de ne pas vouloir être lu.
Au fond, cette écriture obstinée ressemble un peu à la course à pied. C’est pénible, cela fait un peu souffrir, mais plus on en fait, plus on en redemande.

Ressassement

Textes accumulés après des années d’écriture presque quotidienne. Une sorte de tâtonnement. Rien à voir pourtant avec un journal intime.

Retour sur ces textes après bien des mois de quasi-oubli ; leur patiente relecture montre ce à quoi l’on pouvait s’attendre : les textes eux-mêmes ont peu d’importance et, tels qu’ils sont ne méritent que l’oubli ; en revanche, quelque chose se dessine à la reprise, qu’on ne pouvait pas voir sur le moment : la récurrence qui rythme l’ensemble, le retour insistants des mêmes thèmes, une pulsation qui structure souterrainement l’errance apparente de la pensée. On s’attendait à l’éparpillement, et voilà qu’au contraire reviennent inlassablement les mêmes questions, au point qu’on se demande même s’il y a progression, si la pensée évolue. Les répétitions littérales sont rares, mais l’impression d’ensemble est celle d’un grand ressassement. Relire ainsi, c’est un peu comme se réveiller un beau matin avec le sentiment d’avoir beaucoup, beaucoup marché, de s’être égaré dans des pays inconnus, la fatigue de tous ces kilomètres bien présente dans les jambes, la douleur aux pieds, les courbatures, et tout ce qui va avec, et se rendre compte en ouvrant un peu mieux les yeux que cet immense voyage s’est déroulé entièrement de la chambre à la cuisine, de la cuisine à la salle de séjour, de la salle de séjour à la chambre, et ainsi de suite. Un immense piétinement sur place.

C’est que l’écriture est d’abord un approfondissement, un patient forage, un travail de taupe.

Et cela ne cesse pas. Les textes engendrent les textes. Cette écriture, le branle donné, s’impose comme un mouvement qui se nourrit de lui-même.

De nombreux textes sont écrits à la première personne, au début tout au moins. Au fil des mois, cette trace d’auteur se fait plus discrète. Comme si dire « je », sans même parler de soi, c’était encore marquer trop de présence. Une évidence : cette écriture-là ne procède pas d’un Moi qui s’exprime, elle trouve sa source ailleurs, dans les marges. Il y a certes un agent pour porter le discours, mais le rapport avec telle ou telle personne réelle est bien plus ténu qu’on ne le suppose. Ayant pris son essor, l’écriture prend soin d’elle-même. Le « je », devenu superflu, n’a plus qu’à s’effacer comme on s’éloigne d’un feu qu’on vient d’allumer lorsque le bois a bien pris. On peut alors s’asseoir, se perdre dans le mouvement des flammes et commencer un rêve.

Telle est l’écriture personnelle ou simplement, pour faire court, l’écriture ; c’est d’elle qu’il sera question sans relâche dans ce blog. Activité singulière, elle réalise une intense présence au monde et à soi. Elle traduit une inquiétude essentielle, une pulsion qui se tend vers le pourquoi et laisse le comment. Rien à voir avec le schéma ordinaire qui veut qu’on écrive quand on a quelque chose à dire, en vue de publier et pour se déclarer écrivain comme d’autres sont ingénieurs ou commerçants.

On écrit donc comme on tâtonnerait dans le brouillard. A l’appel des jours, inlassablement on renoue avec les mêmes questions, sans savoir ce que cela veut dire, ni même ce que l’on fait. Pourtant, à force d’écrire et de relire avec étonnement ces textes qu’on ne reconnaît plus, on perçoit une cohérence. Une structure latente se manifeste. Ecrire et réécrire, c’est prendre conscience de quelque chose d’essentiel qui nous porte à notre insu. Et plus le temps passe, moins l’on s’épuise à aborder de front les questions qui se posent. Il est plus fécond de les laisser mûrir dans les marges, de sorte que, suivant leur mouvement propre, elles finissent par nous surprendre.

Pour quelles raisons ai-je tellement de peine à publier ce que j’écris ?

Quand on se pose une question à soi-même, c’est qu’on n’a pas la réponse.
Et répondre à la question, cela ne signifie pas qu’on ait trouvé la réponse, comme si elle attendait bien sagement en gloussant d’impatience qu’on la débusque ; cela veut dire simplement que dans toute une série d’explications plus ou moins vraisemblable on en choisit une qui nous paraît plus plausible que les autres. Ensuite, on fait semblant d’y croire.
Une réponse n’est jamais qu’une invention, elle se fabrique vaille que vaille avec les moyens du bord et vient combler de façon plus ou moins adéquate le vide ouvert par la question.
Autant dire qu’on n’est jamais sûr d’avoir LA réponse. Autant dire que ce genre de réflexion relève toujours du bricolage.

Première hypothèse :
Je ne publie pas ce que j’écris parce que ce que j’écris est impubliable.
Ce serait laisser entendre qu’il y a une écriture pour soi qui ne sera jamais une écriture pour les autres.
C’est impubliable parce que cela n’intéresse personne, ou alors parce que c’est trop personnel. Non que cela soit chargé de secrets que je ne voudrais pas divulguer, mais simplement parce ma mesquine existence n’en vaut pas la peine.
Il est poli de ne soumettre un écrit au regard d’autrui que s’il peut y trouver son compte ; et cela même sur un blog confidentiel.
Retour à cette distinction entre écrit pour soi et écrit pour les autres. Elle fait sens ; mais selon quels critères distingue-t-on ces deux sortes d’écrits ?
On écarte tout de suite l’idée que les écrits pour soi ne traiteraient que de soi. Dans tous les cas il s’agit de l’écriture, de la question du sujet, de la métapsychologie freudienne, de questions de méthode, du langage, etc. Mais les écrits pour soi sont de purs fragments qui ne se rattachent à aucun projet d’ensemble. Ils ne peuvent donc pas s’intégrer à une séquence qui pourrait en fin de compte former un texte unique.
Par ailleurs, le caractère fragmentaire de ces textes, qui commencent abruptement et s’interrompent sans la moindre conclusion le plus souvent, empêche de les considérer comme de petits articles-confettis très courts mais se suffisant à eux-mêmes.
Deuxième hypothèse :
Je ne publie pas mes textes parce qu’inconsciemment je m’interdis de le faire. On pensera ce qu’on voudra de ce lieu commun psychanalytique. Je ne négligerai pas cette hypothèse, étant bien forcé de remarquer qu’elle est hautement probable. Je crois sincèrement avoir vraiment envie de publier mes textes, ou tout au moins de dépasser le stade désespérant du retour quotidien à la case départ. L’ayant déjà fait, je pense en avoir les moyens. Si je ne le fais pas, c’est donc pour une autre raison, laquelle ne dépend d’aucune entrave externe. Je ne veux peut-être pas si nettement ce que je crois vouloir.
Troisième hypothèse :
Je ne publie pas mes textes parce que je ne suis plus capable d’écrire des textes publiables. Tout ce jeu n’aurait donc qu’un but : retarder le moment de prendre acte, enfin, de mon incapacité. Je me surestime. Encore une raison à ne pas écarter.  Seule la publication de textes publiables pourrait régler la question.
Trois cas de figure, donc :
1. Je suis capable de le faire, mais je ne le fais pas, bien que je veuille le faire.
2. Je suis incapable de le faire, donc je ne le fais pas et il serait temps pour moi de prendre acte de mon incapacité puis de passer à autre chose.
3. Je suis incapable de le faire et pourtant je le fais, bien ou mal. Pourquoi cette troisième possibilité ne serait-elle pas envisagable ? Il suffirait de prendre en compte le devenir. Je n’en suis pas capable maintenant, mais cela peut changer. La publication effective serait alors un paradoxe, un coup de chance, ou le signe que l’incapacité a été surmontée.

A quoi bon s’étendre là-dessus ? Tout cela est vrai ; tout cela est faux. Aussi vrai que faux, aussi faux que vrai. C’est indécidable. Pourtant ce petit inventaire a le mérite de proposer à une volonté chancelante le choix entre plusieurs rôles. Si ce n’est ni ceci, ni cela, c’est forcément quelque chose « comme ça ». Pour en savoir plus, ce n’est pas à l’écriture qu’il faut songer mais à l’inconsistance du « Je » que nous pensons être.

Le singulier et le général

On tient ici un aspect central de l’opposition entre le langage et ce qu’on appelle le réel.
1. Le réel sous tous ses aspects ne présente que des singularités.
La question n’est pas facile à traiter. Le réel en lui-même est tel qu’il est, indépendamment de tout ce que nous pourrons jamais en dire. Inaccessible. Evidemment il y a quelque chose de ridiculement paradoxal dans cette affirmation, car nous baignons dans le réel, nous sommes faits de la pâte même du réel. Pourtant il y a là une vérité essentielle qui ne vise pas à nier l’existence du monde ou même à mettre celle-ci en doute, puisqu’elle porte uniquement sur notre capacité de connaissance, sur la manière très particulière dont accédons à notre propre expérience. Cette expérience a lieu, mais ne peut être pensée que sur le plan parallèle d’une représentation. Il y a donc dissociation, dédoublement. Ce qui a lieu sur un plan ne peut se dire que sur un autre. Mieux encore si le fait de dire appartient au champ de l’expérience, le contenu de ce dire se situe sur un tout autre plan. D’abord, il nous faut reconnaître, avec Kant puis surtout avec Husserl, que ce réel dont l’évidence nous écrase n’a pas d’autre consistance pour nous que le témoignage de nos sens et le traitement qu’en fait notre entendement, comme dit Kant. Cela vaut tout aussi bien pour ce que nous appelons le monde que pour le soi en tant que nous nous ressentons nous-mêmes. Dès lors, prétendre dire le « réel », c’est commettre un abus de langage. Ce dont nous pouvons légitimement parler, c’est d’un certain contenu de conscience abusivement identifié par nous comme étant « le réel ». On le voit, je crois, de façon suffisamment claire : quel que soit le réel pour lui-même (en admettant que ce « pour lui-même » ait un sens), nous n’en avons aucune connaissance directe. Ce n’est pas, pour dire les choses maladroitement, le réel en personne qui parle en nous ; la connaissance que nous en avons ne va jamais plus loin que l’ensemble des représentations que nous pouvons en donner. En d’autres termes, le moyen même par lequel nous accédons au réel ne peut opérer qu’à la condition d’abolir le réel, de lui substituer l’ensemble des représentations que nous pouvons nous en donner.
Nous avons pourtant bien un accès direct au réel. Par exemple, lorsque marchant dans le noir nous nous prenons le mur en pleine figure, la douleur, mais surtout la fracture du nez qui est un des aspects de cette expérience, c’est du réel, bel et bien. Mais dès l’instant où nous pensons : « je me suis cogné contre le mur », nous nous retrouvons du côté de la représentation, des contenus de conscience, etc. La représentation survient de façon si instantanée qu’on peut dire qu’aussitôt elle recouvre l’événement réel, le prend en charge, le réduit à ses catégories. Cette petite expérience nous montre que l’accès immédiat au réel est toujours le non-pensé. La simple mise en oeuvre de la pensée nous coupe instantanément du réel.
Ainsi, quand je suggère que le réel ne présente que des singularités, je dois me montrer prudent, car cette affirmation même relève des catégories de la connaissance. Elle n’engage pas le réel en lui même. Singularité et généralité sont des concepts dont l’opposition ne peut avoir de sens que pour nous. Dès lors, dire que cette opposition est réelle, qu’elle opère dans la nature, cela n’a pas de sens. Elle est conceptuelle et n’opère que dans notre connaissance de la nature. C’est nous qui opposons singularité et généralité, cette distinction ne peut avoir de sens que pour nous. L’idée a pourtant son importance et débouche sur cette deuxième proposition :
2. Le singulier ne peut pas être dit.
On peut articuler le concept de singularité, le définir, mais pour autant, le réel dans sa singularité échappe à toute formulation. On peut dire que c’est singulier, mais on ne peut pas dire le singulier.
Cette proposition signifie entre autres qu’aucun substantif ne pourra désigner de manière exclusive un objet singulier. Si précis que soit le vocabulaire, un substantif désignera toujours une classe d’objets et non un objet singulier. Les noms propres ne font pas exception à la règle. Un nom propre n’est pas un numéro comme celui d’une plaque minéralogique, comme un numéro de téléphone ou une adresse IP. Pour qu’un nom propre désigne un individu singulier, il faut que soit déterminé un contexte. Dans le cadre d’une famille, le prénom Samuel peut facilement désigner un individu singulier. Dans le cadre d’une classe scolaire, il n’est pas du tout exclu que deux garçons soient prénommés ainsi. Dans une ville ou dans un pays entier, les Samuel sont légion.
Alors comment désigne-t-on un objet singulier ?
Sauf erreur de ma part, cela se fait dans une démarche à deux composantes hétérogènes. D’abord le choix d’une classe permettant de situer l’objet singulier dans un ensemble qui ne prête pas à confusion. Nous verrons tout de suite que cette classe n’a pas besoin d’être la plus restreinte possible. Au milieu d’une forêt, le mot arbre peut suffire, même si pour des personnes un peu plus averties le mot sapin, par exemple, ou épicéa serait plus pertinent. Mais cela ne suffit pas pour désigner l’objet singulier. La seconde étape de la désignation se situe à cheval entre le langage et le non-langage, elle consiste dans l’acte de montrer. La trace de cet acte est donnée dans l’énoncé lui-même par le recours à un déictique démonstratif, lequel n’aurait pas de sens s’il n’était accompagné d’un geste de la tête ou d’un mouvement du doigt. Le substantif peut aussi être accompagné de précisions, de traits distinctifs qui permettent d’isoler l’objet en question. Mais si complète que soit la description, si nombreux que soient les traits distinctifs, la singularité ne sera obtenue qu’en sortant du cadre linguistique et en montrant l’objet d’une manière ou d’une autre.
Cette monstration qui établit une sorte de pont entre le discours et la réalité transcendante au discours, n’est possible que dans le cas de l’échange verbal, en situation, « en présence de l’objet ». Elle met en jeu l’être parlant en tant que sujet de son discours, mais également en tant qu’être vivant appartenant à ce monde, en tant qu’instance réelle dans une situation réelle.
3. Sujet du discours et agent du discours
Peut-être convient-il de distinguer entre le sujet du discours, qui est une abstraction, qui n’a pas d’existence, et l’agent du discours qui, lui, nous apparaît bien comme une personne concrète, celle qui articule les phonèmes de son discours. Le sujet du discours, complètement déterminé par le discours lui-même dont il n’est qu’une instance, est donc une fonction du discours, ce par quoi un discours est autre chose qu’un objet matériel. L’agent du discours relève de la sphère mondaine, du réel.
Ainsi l’appréhension du réel singulier par le discours suppose un saut hors du discours, un passage de l’ordre du discours à celui de l’expérience, l’intervention de l’agent du discours qui vient en quelque sorte tirer le discours vers le réel depuis le dehors. Je vois se dessiner ici une distinction au moins aussi importante que celle du signifiant et du signifié, qui oppose ici le discours en tant que tel à l’acte d’énonciation de ce discours, donc le sujet du discours interne au discours et l’agent du discours externe à lui.
Ce jeu complexe nous échappe « en situation », car, pour nous, le point de vue du discours et celui de l’énonciation se confondent. Le discours d’autrui nous atteint non pas par le dedans du fait de quelque transmission de pensée, mais bien du dehors, matériellement, par la voix d’un interlocuteur.
Ainsi se passent les chose dans l’usage quotidien du langage : la parole.
Mais tout ce que nous venons de développer vaut-il seulement pour la parole, toujours « en situation » ? Qu’en est-il du texte ?
Est-ce la même chose ? tout autre chose ? quelque chose de semblable, à une transposition près ?
C’est là que nous nous appuierons directement sur ce que Ricoeur nous dit dans « Qu’est-ce qu’un texte? »
Dans le texte, le « saut en dehors » que nous avons évoqué plus haut n’a pas lieu, l’agent du discours n’étant plus présent – en règle générale – pour marquer le lien entre le discours et ce dont il parle. L’agent du texte étant hors de portée, il ne reste donc plus que son sujet. En tant que lecteur, nous sommes ramenés à la sphère du texte.
L’agent du texte étant absent, celui-ci constitue un discours sans répondant. Mais il n’est pas coupé que de son agent ; il l’est aussi d’un monde qui serait présent. L’auteur du texte et le lecteur ne sont plus réunis dans le même lieu dans un même présent. Certes, le monde du texte et le monde du lecteur restent par principe, je dirais par croyance, le même monde, mais cela ne compte pas car il manque l’expérience commune qui seule permet la référence directe. Le geste de montrer est dirigé à la fois vers l’extérieur, vers le réel, et vers l’intériorité de l’autre : la monstration devient invitation à partager la même expérience existentielle. C’est ce partage qui n’est plus possible avec le texte.
Coupé de son écriture (il nous faudra revenir sur l’écriture comme processus, dont le texte est à la fois l’aboutissement et l’annulation) et des circonstances de celles-ci, le texte définit son propre monde, un monde qui se veut aussi proche que possible du monde réel dans le cas d’un texte scientifique, mais qui ne sera jamais le produit d’une expérience subjective partagée. Dans le texte, l’objet singulier ne peut donc pas être montré en même temps qu’il est dit.
Chaque lecteur du texte peut se le représenter avec la mention de sa singularité, mais aucune expérience hic et nunc ne viendra sanctionner ce jugement de singularité. Dès lors ce n’est pas au monde réel que cet objet est rapporté mais bien à ce que Ricoeur appelle le pseudo-monde du texte.
Dans le cas d’un texte littéraire, les circonstances de l’énonciation perdent presque toute leur importance. Tous ceux qui ont cherché à expliquer les oeuvres littéraires par la biographie ou par une analyse de la personnalité de leur auteur on compilé un savoir utile mais qui n’apporte rien d’essentiel au lecteur confronté avec le texte lui-même.
Une distinction doit être faite cependant entre le texte littéraire et un discours politique ou même un article de presse. Dans ces derniers cas, la forme écrite du texte n’empêche pas qu’il soit rapporté à une situation précise, à un espace et un temps déterminés. Il y a donc bien une référence directe à une expérience du lecteur, mais cette expérience ne sera jamais partagée. D’ailleurs, pour qu’une nouvelle soit crédible, il faut en général qu’elle porte sur un événement que l’on pourrait vivre « en direct » mais que les circonstances nous obligent à vivre en différé.
Ce texte n’est qu’une ébauche ; il est destiné à être complété, repensé, remanié.