Une lecture un peu rapide ou un résumé un peu trop sommaire pourraient nous induire à supposer que le chapitre 2 de cet ouvrage est consacrée au moi et au ça, et à considérer le surmoi comme étant l’objet du chapitre 3. Ce n’est pas absolument faux mais cette manière de faire serait purement descriptive, au risque de considérer la fameuse trinité Freudienne du ça, du moi et du surmoi comme trois boîtes disposées côte à côte qu’il suffirait de remplir.
Nous avons déjà affirmé que notre point de référence devait toujours rester celui de l’appareil psychique pris comme un tout. Il faudrait même s’accorder le luxe d’un recul supplémentaire et considérer la relation que cet appareil psychique individuel entretient avec le monde extérieur et avec d’autres sujets. Plus encore, il ne suffit pas de voir comment un système fonctionne, comme si son état présent l’expliquait complètement ; il importe aussi de le considérer dans la dynamique de sa genèse et de son développement.

Nous partirons du concept d’Hilflosigkeit. A défaut de trouver – voire de créer de toutes pièces – le terme français capable de traduire ce mot, nous tenterons de décrire en quelques phrases de quoi il s’agit. L’Hilflosigkeit est cet état dans lequel se trouve le bébé à sa naissance, incapable de survivre par lui-même. Ce dernier est un organisme fonctionnel certes, mais totalement incapable de gérer son insertion dans son propre environnement, dont il n’a d’ailleurs aucune notion. Cette gestion indispensable doit donc être assumée par les personnes qui prennent soin de lui.
Tout ce qui relèverait du travail de la conscience et que nous assumons en tant qu’adulte doit être ainsi pris en charge par une ou plusieurs personnes extérieures. L’enfant n’est pas en mesure de prendre à son compte les fonctions du moi, que nous avons décrites dans le texte précédent. Le « moi » du nouveau-né se situe donc à l’extérieur de lui pendant une période transitoire. Cela n’empêche pas l’infans (celui qui ne maîtrise pas encore la parole) d’éprouver des sensations, de vivre des expériences très fortes qui laisseront des traces, mais sous une forme très différente des représentations élaborées caractéristiques d’un moi capable d’interpréter et d’assimiler les événements dans lesquels il se trouve impliqué.
Il n’est pas faux, me semble-t-il, d’affirmer qu’à ce stade l’individu se réduit à un ça, et se trouve intégralement soumis à la loi du ça donc aux processus primaires de type excitation – décharge musculaire. La faim chez lui, par exemple, ne peut provoquer que des pleurs. C’est à la mère qu’il revient d’interpréter ces pleurs, de leur donner un sens et de réagir en conséquence.
Les catégories les plus fondamentales permettant de construire un rapport au monde font défaut à l’infans. La frontière entre le monde interne et le monde externe, la distinction entre soi et l’autre et évidemment la capacité de se prendre pour un « je » au milieu d’autres « je », tout cela ne vient que plus tard et doit être construit. En outre, cette construction n’a rien à voir avec la manière dont se développe un organe; elle n’est pas l’actualisation d’un ensemble de virtualités. C’est le résultat d’une somme d’interactions, un processus dialectique soumis à certains aléas, c’est le fruit d’une histoire personnelle.
Les premières catégories qui se mettent en place, conformes aux processus primaires, sont les notions de plaisir et de déplaisir, qui serviront à différencier les sensations, tout cela sur le fond d’une angoisse originelle, celle que provoque le vécu de l’Hilflosigkeit, vécu qui se réveille constamment du fait de la séparation physique de la mère et de l’enfant. Freud décrit cela très bien quand il distingue la satisfaction hallucinée du désir de sa satisfaction réelle. Ainsi que nous l’avons déjà signalé, la sensation de faim, le manque provoquent une décharge motrice sous forme de pleurs. Le plus souvent cela débouche sur une intervention de la mère, mais pas toujours. Parfois, la décharge motrice semble produire l’effet adéquat, parfois non. La mise en oeuvre primaire du désir ne débouche pas automatiquement sur la satisfaction. Le cycle purement interne ne se referme pas sur lui-même, il bute toujours sur un manque fondamental, une impuissance constitutive, et sur les aléas du monde extérieur.
Faisons très attention aux termes que nous utilisons, tels que « comprendre », « se rendre compte que », « réaliser que ». On ne saurait rendre compte du cheminement de l’ « infans » dans ces termes-là. Les seuls qui puissent comprendre, se rendre compte ou réaliser sont les adultes qui, d’une certaine manière, pensent à la place de l’enfant.
Pourtant, celui-ci n’est pas inerte. Nous avons déjà noté qu’il vit intensément des expériences très fortes, des expériences qui laisseront en lui de profondes traces. Mais ces traces ne peuvent être élaborées par le langage (sinon sous la forme du commentaire des adultes); elles forment le fond du refoulement originel, lequel n’a pas pu être refusé par un moi à peine ébauché mais se trouve déjà là, constitué et opérant, quand la pensée consciente commence à émerger.
L’enfant devra créer sa mère en tant que mère, il devra créer le père en tant que père, il devra littéralement créer le monde qui l’entoure et se créer lui-même.
Voyons comment les choses se passent.
Il n’est pas abusif d’affirmer que le moi, la première mouture du moi, la plus archaïque, se construit sur le manque, sur la découverte que quelque chose fait défaut. Les revendications du ça ne peuvent aboutir qu’à la frustration. La satisfaction du besoin ou du désir n’est pas automatique et la perte débouche sur la découverte d’une brisure entre ce que nous appelons l’intérieur et l’extérieur. Ce qui semblait maîtrisé s’est échappé au-dehors. La possession peut être partiellement restaurée, mais à condition de prendre acte de l’extériorité définitive de l’objet. Et comment cela se répare-t-il ? – D’une façon très particulière qui n’est pas sans analogie avec les processus hallucinatoires, par l’identification et sous la forme de l’incorporation. Ce qui s’était échappé est récupéré en étant « avalé », dévoré. L’identification est donc l’incorporation de ce qui s’est échappé loin de soi.
On est tenté de dire que l’objet perdu a été ainsi retrouvé. Mais la formulation est maladroite, car ce qui était perdu n’était justement pas un objet, puisque la fusion avec cet « objet » n’a pu se produire qu’au stade où la distinction entre moi et non-moi et donc la catégorie de l’objectivité ne sont pas établies.
On a énormément polémiqué à propos du fameux complexe d’Œdipe. Pourtant il n’y a pas là de quoi fouetter un chat ; il résulte d’une configuration à laquelle personne n’échappe et chaque étape marque un progrès dans la construction du moi, tout cela au seuil du langage. Il commence au moment où la présence d’une tierce personne devient manifeste.
Première étape : Hilflosigkeit.
Deuxième étape : illusion d’une fusion possible avec la mère ou la personne qui assume le rôle de la mère.
Troisième étape, qui constitue l’Œdipe proprement dit : découverte de la tierce personne dont la seule existence marque la fin des illusions de toute puissance, la dépendance à l’égard du monde extérieur. Cette tierce personne, en principe le père, n’a pas à être magnifié. C’est juste un trouble-fête qui scelle la perte des illusions de toute puissance, l’écroulement d’un monde fusionnel avec le plus fort des amours possibles. C’est l’expression de la dure réalité du monde extérieur. Désormais, tout ce qui se passe devra se plier à des règles, il faudra faire la part de ce qui ne peut pas être soumis à notre contrôle. La possession de la mère se révèle impossible. Le père n’est pas le rival qu’il semblait être, il a deux visages en quelque sorte : celui qui met fin au rêve d’unité avec la mère et celui par qui le monde se métamorphose littéralement. La castration survient à la charnière de deux manières d’être au monde. Elle abolit d’un coup ce qui semblait être l’état ultime de la vie et signale le début d’un long et difficile travail. Désormais, comme on dit, il faudra faire avec.
Cette découverte de la loi ou simplement du fait qu’on ne peut faire ce que l’on voudrait s’opère aussi par identification. Une identification au père symbolique, à ce que représente le père, à travers l’identification au père réel.
Freud souligne de manière saisissante l’ambivalence de cette identification : elle signifie d’une part : tu dois être comme le père et d’autre part : tu n’as pas le droit d’être comme lui.
C’est une forme archaïque du moi, à l’aube de l’accession au langage, une forme brute et non maîtrisée où ce qui commande ne vient pas de soi mais du dehors. C’est ce que Freud appelle le surmoi.
Ce surmoi, on ne s’en défait pas. Il est là une fois pour toutes, dans sa rigidité, son caractère binaire, source de culpabilité et d’angoisse.
En outre, le surmoi est inconscient, ce qui revient à dire qu’il exerce son emprise sur le moi sans que le moi ait connaissance ni du caractère manipulatoire ni de l’origine de ce qui opère en lui.
En résumé, le surmoi n’est pas une sorte de moi en plus ; c’est la forme la plus archaïque du moi, une sorte de proto-moi fondé sur l’identification-intériorisation des premiers objets de la libido. La configuration œdipienne s’est cristallisée dans le surmoi, en dépit de la résolution de l’Œdipe lui-même.
On retrouve la structure en poupées gigognes du psychisme. Ce qui est dépassé n’est jamais aboli et tout continue à opérer simultanément alors même que seul le moi conscient peut se déterminer en tant que représentant du sujet.