Comment l’écriture nous constitue-t-elle ?

La question peut surprendre, car nous sommes plutôt enclins à nous demander comment nous donnons corps à cette écriture dont nous sommes les auteurs. Nous posons entre nous-même et notre écriture le rapport qui est celui qui relie le travailleur à son ouvrage.
Les processus mentaux – l’écriture en fait partie – ne s’offrent pas à nous directement et, pour nous les représenter, nous recourons, faute de mieux à de pauvres métaphores, qui paraissent bien exprimer ce que nous avons en tête ; mais n’étant que des métaphores, elles ne sauraient valoir pour une explication satisfaisante. Les contraintes de la métaphore nous maintiennent à distance du processus que nous tentons d’expliquer. Une métaphore doit donc toujours être reconnue et maniée avec prudence.
En voici quelques-unes :
Nous nous voyons comme un réservoir de représentations qui se viderait dans le texte, ou comme une source déversant des idées.
Nous nous voyons comme des producteurs d’idées, des créateurs forcément habiles et conscients. Nous sommes alors en état de dire fièrement : c’est moi qui suis l’auteur de ce texte.
A l’inverse, nous nous convainquons de n’être que des scribes oeuvrant sous la dictée d’une voix extérieure.
Ces métaphores ont leur part de vérité : Toute écriture suppose un agent, une personne portant la plume ou pianotant sur un clavier. Tout texte émane d’un scripteur, toute oeuvre littéraire. au sens où nous l’entendons aujourd’hui, a son auteur, identifié ou anonyme.
Mais à moins d’être fou à lier aucun auteur ne pourra expliquer comment cela lui vient. On peut disserter à perte de vue sur la manière d’écrire, sur la façon d’organiser les textes, de les mettre en forme, de les amender, il ne sera pas possible de donner une explication claire et définitive du processus de création proprement dit. D’où ce sentiment d’étrangeté que bien des auteurs éprouvent. Ils sont enclins à percevoir la création comme une sorte de rencontre plutôt que comme un processus de production au sens strict du terme.

D’autre part, comment ne pas reconnaître que l’écriture, ou plus généralement cette pensée qui semble émaner de nous, constituent, sans distance aucune la pure expression de ce que nous sommes. Mais pas seulement. Ce que nous constatons va plus loin. C’est par cette écriture qui nous construit que nous pouvons entrevoir les racines de notre être.
Les racines de notre être et non pas l’identité que nous nous donnons tant bien que mal quand nous disons Moi ou pire, lorsque nous tentons de nous maquiller pour entrer en scène ; ce n’est pas non plus ce que les autres peuvent penser de nous. Cette première remarque est à prendre tout à fait au sérieux. Il y a bien un sujet de l’écriture, un point originaire où l’écriture prend forme. Mais prenons garde aux illusions spatialisantes de cette métaphore géométrique, qui poussent à conclure simplement : c’est moi qui ai fait cela.

A l’exception de son ordonnance, rien de ce dont le texte est fait ne provient de nous. Tous les mots, toutes les tournures nous viennent du fonds symbolique que nous partageons tous : ce sont les mots de tout le monde, les tournures et la syntaxe communes.
Plus encore, pour le que texte soit intelligible, il faut que sa thématique corresponde d’une manière ou d’une autre à l’esprit du temps, qu’il soit reconnaissable, qu’il trouve sa place dans le débat général.
N’allons pas croire que les textes se rédigent eux-mêmes et que l’auteur soit pour rien dans leur élaboration. Mais la part de l’auteur, bien réelle, n’est pas celle que nous croyons.
N’imaginons pas non plus que les textes nous soient dictés par je ne sais quelle puissance supérieure.
Les choses sont plus complexes que cela.
On comprendra mieux en disant que le foyer de création du texte ne se trouve pas « à l’intérieur » de la subjectivité de l’auteur, mais à la frontière de celle-ci, dans un « espace » à la fois personnel et collectif.
Les idées, nous ne les fabriquons pas, nous les reconnaissons, nous les discernons dans ce qu’il convient d’appeler un champ de combinaisons possibles.
Il serait donc plus correct de dire que les idées, nous les voyons naître.
Dans nos textes, il y a beaucoup de recyclage, même si ce n’est pas évident à nos yeux. Nous prenons bien souvent, de toute bonne foi,  des réminiscences d’idées déjà formulées en dehors de nous pour des idées originales. Nous nous appuyons sur un ensemble de présupposés et de croyances dont nous ne nous avisons même pas.

Lorsque nous retravaillons un texte nous lançons comme un appel pour une formulation plus claire et celle-ci quand elle surgit, semble venir se glisser sous nos yeux. Nous ne savons pas comment cela nous vient, mais nous acquiesçons, parce que c’est bien la formulation que nous attendions.

Plus étrange encore, le fait de voir surgir sous sa propre plume, tout à fait à sa place, une formule qui semblait indéchiffrable, infondée, quand nous la découvrions dans un livre difficile. On ne peut parler littéralement d’emprunt et le terme de réminiscence lui-même ne suffit pas à rendre compte du phénomène. L’idée vient incontestablement de l’auteur en question, cela n’a pas à être remis en cause et l’honnêteté nous impose de signaler l’emprunt. Mais il convient de prêter toute l’attention nécessaire à la manière tout à fait particulière dont cette idée a resurgi. Elle est venue se glisser juste à sa place dans une réflexion qui en quelque sorte la rendait nécessaire. C’est une sorte de réinvention. L’idée empruntée a été en quelque sorte recréée, ce qui tend à montrer qu’elle avait été intégrée. Elle ne surgit plus comme un emprunt extérieur, mais comme le résultat d’un processus interne. Et ce faisant, elle s’éclaire.
Il est temps de dire où nous voulons en venir.
La texture de notre écriture est le mouvement de notre subjectivité en devenir.
Mais une subjectivité particulière, en marge du monde. Qu’est-ce à dire ?
Le Moi, ce qui constitue notre identité visible, dont nous pouvons parler, se construit au contact du monde. Il est fait d’expériences pratiques, de rencontres effectives, etc.
La subjectivité de l’écriture, qui n’est pas ce Moi-là est comme désincarnée, ascétique. Celui qui écrit exclut toute autre forme d’action. On ne peut pas vivre et écrire en même temps. Il faudra expliquer cela.
La subjectivité qui s’élabore dans l’écriture est donc décalée, marginale ; c’est l’expression de notre insertion dans le champ symbolique, de notre enracinement dans le langage, ce que d’aucuns appellent la logosphère. Du monde on n’y trouve que les ombres et plutôt que de rebondir de chose en chose, c’est de représentation en représentation que l’on trace son chemin. Le réel est délaissé, l’écriture ne se nourrit que du possible.

Subjectivité du texte ?

Attribuer une subjectivité à un texte semble au premier abord une pure et simple aberration. Le texte n’est pas un être humain vivant. En témoigne la condamnation sans appel qu’a subie Jean Bellemin-Noël de la part des psychanalystes, à propos de son ouvrage intitulé L’Inconscient du texte. Seuls les humains vivants ont un inconscient.
Pourtant, il y a bel et bien un lien étroit entre texte et subjectivité. Le texte, en effet, est par définition l’expression de la subjectivité de son auteur.  Telle est probablement la meilleure définition que nous puissions donner de tout discours, donc du texte. Cela ne nous autorise donc pas, selon toute vraisemblance à attribuer au texte lui-même une subjectivité, qui ne peut être que celle de son auteur. Bellemin-Noël, cependant, parle d’inconscient et c’est le terme de subjectivité que j’utilise. Entre les deux la différence est nette. L’inconscient est un mode de fonctionnement psychique, la subjectivité est une posture et celle-ci peut intervenir même en l’absence d’un sujet vivant, d’une personne en chair et en os. Un texte, s’il n’a pas d’inconscient à proprement parler, pourrait fort bien marquer une position subjective en tant que texte et en l’absence de son auteur.
Un texte n’a d’autre lecteur que son auteur tant que se déroule le processus d’écriture. Auteur et texte ne font qu’un dans un mouvement d’objectivation et de resubjectivation de la pensée. Mais une fois publié, le texte est désamarré de son auteur. Sauf s’il s’agit d’une lettre ou d’un note de service,  la publication du texte abolit tout lien avec une situation d’énonciation. L’histoire propre du texte ne présente plus qu’un intérêt mineur, elle peut être mise entre parenthèses et il n’est pas illégitime de reconstituer, à partir du texte et de lui uniquement, la posture subjective dont il est l’expression, laquelle ne coïncide jamais avec la position de son auteur, même si les deux se recouvrent partiellement. Il faut insister sur la différence souvent flagrante qu’il peut y avoir entre la position subjective qu’exprime le texte et celle, souvent confuse et approximative, de l’auteur. Plus encore, il n’est pas rare que l’auteur s’illusionne carrément sur le sens de son oeuvre, et ne perçoive même pas que ce qu’il a écrit se trouve forcément en porte-à-faux avec ce qu’il croyait écrire.
Donné à lire non pas à tel lecteur précis mais à n’importe qui, donc dans un certain sens à personne, le texte, affranchi de toute allégeance à son auteur, peut acquérir sa pleine fonctionnalité.

C’est désormais porté par ses lecteurs qu’il accomplit son parcours et  ce n’est plus qu’à lui-même, qu’il renvoie, au monde auquel il nous invite à faire semblant de croire et à tous les autres textes dont il porte en lui les échos.
Mais cela, le texte ne le fait pas de manière active, puisqu’il n’est qu’une chose. La vie du texte et son action se réduisent aux brefs moments de vie que ses lecteurs lui concèdent. Le texte ne peut « fonctionner » que s’il est activé par un lecteur. De plus, reproduit mécaniquement à plusieurs centaines ou milliers d’exemplaires, le texte, en tant que chose, ne change pas d’un iota ; mais, chaque lecteur s’offrant à lui avec une configuration singulière de références, d’affects, de motivations, d’expériences vécues, il donne lieu au balayage d’un champ de signification extraordinairement vaste et même probablement illimité.
Le rapport du lecteur au texte qu’il lit n’est pas sans rappeler ce qui se passe dans l’usage d’une substance psychotrope. Un texte ne déploie sa subjectivité que  s’il s’insinue dans la subjectivité du lecteur et s’en empare. Celui-ci peut se livrer de bonne ou de mauvaise grâce au texte dont il entreprend la lecture, il se soumet ou résiste, cède avec volupté ou lutte âprement. Très souvent, il est vrai, l’affrontement n’a pas lieu, l’expérience fait long feu : le texte manque de puissance ou la résistance du lecteur est trop forte. Mais si la subjectivité du lecteur entre en phase avec la posture subjective du texte, Il y a recouvrement, le lecteur devient le sujet vivant porteur de cette subjectivité ; il lit au plein sens du terme.
La question de savoir l’auteur pensait ou voulait dire est alors complètement dépassée. Ce qui compte d’abord, c’est ce que  le texte donne à comprendre, donc l’ensemble des interprétations possibles, légitimes qu’il autorise.
On parle volontiers de la voix du texte. Dans un texte narratif cette voix est le plus souvent assimilée à celle d’un narrateur. Mais on peut dire aussi que c’est la voix du lecteur, lorsqu’il prend à son compte la subjectivité du texte.
Mais faut-il vraiment identifier cette voix du texte avec la voix de quelqu’un dans le texte ou hors du texte. Elle peut tout aussi bien n’être la voix de personne, ou alors, irrémédiablement et d’autant plus qu’on essaie de la cerner, la voix d’un autre. Aussitôt qu’on croit l’identifier elle se dérobe, oscille d’un point de référence à un autre, puis à un autre encore, flottants, insaisissables.
Subjectivité du texte, oui, mais subjectivité divisée, éparpillée, ainsi celle de l’auteur comme celle du lecteur.
Nous sommes toujours en porte-à-faux par rapport à ce que nous croyons être et d’un moment à l’autre ne nous ressemblons plus.
Le sujet n’étant jamais une chose, il peut être flottant, approximatif. Il arrive qu’on se dise parfois : là, je ne me reconnais plus, je ne comprends pas pourquoi j’ai réagi de cette manière, cela ne me ressemble pas.
Nous savons que l’auteur d’un texte peut tricher et se faire passer pour un autre. Il peut, par le truchement du texte, donner cours à une subjectivité qui n’est pas la sienne, jouer à être autre qu’il n’est. Mais de ce jeu-là, on n’est jamais le maître.
Et que se passe-t-il quand le texte, au hasard de son histoire, fait retour à son auteur ? Supposons que celui-ci ait pris le parti de la sincérité la plus totale, ce qui suppose qu’il adhère totalement à ce qu’il écrit, qu’apparemment seule sa subjectivité d’auteur soit en jeu dans son écriture. Quelques mois ou quelques années plus tard devenu son propre lecteur à l’instar de n’importe quel autre lecteur, il butera sur cette évidence que ce texte ne lui appartient plus, qu’il lui apparaît comme étant d’un autre. Non qu’il ait simplement évolué dans ses opinions ; c’est bien plus fort que cela. Se relisant, il éprouvera ce sentiment d’inquiétante étrangeté qu’a décrit Freud, devant un texte qui l’interpelle d’une voix venue d’ailleurs, inconnue et pourtant familière.
Ces retrouvailles avec le texte rendent manifeste un décalage, fêlure qui était présente dès le départ mais que l’auteur n’était pas en mesure de percevoir. L’auteur entre alors avec lui-même dans un rapport d’altérité assez vertigineux qui confine à la psychose.
André Breton a abordé cette question dans la préface qu’il a rédigée à l’occasion de la réédition en 1929 du Manifeste du surréalisme de 1924.
J’en extrais les citations suivantes :
1. « Ceux (les livres) qu’on m’attribue ne me semblent pas exercer sur moi une action plus déterminante que bien d’autres et sans doute n’en ai-je plus l’intelligence parfaite qu’on peut en avoir. »
2. « Laisser rééditer un ouvrage de soi, comme celui qu’on aurait plus ou moins lu d’un autre, équivaut à « reconnaître » je ne dis pas même un enfant de qui l’on se serait préalablement assuré que les traits sont assez aimables, que la constitution est assez robuste, mais encore quoi que ce soit qui, ayant été aussi vaillamment que l’on voudra, ne peut plus être. »
3. « Je crois seulement qu’entre ma pensée, telle qu’elle se dégage de ce qu’on a pu lire sous ma signature, et moi, que la nature véritable de ma pensée engage à quoi, je ne le sais pas encore, il y a un monde, un monde irréversible de phantasmes, de réalisations d’hypothèses, de paris perdus et de mensonges dont une exploration rapide me dissuade d’apporter la moindre correction à cet ouvrage. »

J’aimerais ne pas conclure, parce que ce texte débouchera forcément sur plusieurs autres, les uns consacrés à la lecture, les autres à cette incapacité du sujet à coïncider vraiment avec les représentations qu’il peut avoir de lui-même. Ce décalage fécond est à mon sens la faille-source de toute littérature.

Sous le prétexte du Paysan de Paris

Dans Le Paysan de Paris, Aragon écrit et, dans le même mouvement, s’explique sur son écriture. J’aimerais pouvoir examiner le texte comme un enfant démonte un vieux réveil pour en comprendre le fonctionnement.
Une première caractéristique saute aux yeux : tout se déroule sur deux plans, celui de la réalité objective et celui du rêve.
Mais évitons de faire comme toujours, essayons de ne pas considérer qu’il suffise de dire « réalité objective » pour que tout devienne clair.
Qu’est-ce donc que la « réalité objective » ? On a l’impression – illusoire – qu’il s’agit, à l’extérieur de nous, de quelque chose d’indéniable, d’une évidence. Souvenons-nous que c’est de cela, justement que Descartes a d’abord prudemment douté ; non pas tant pour prétendre que cela n’existe pas, mais bien pour affirmer que rien ne nous oblige à admettre qu’il en soit du réel comme nous le voyons. Bref, il faut bien avec mais mieux vaut ne pas se fonder là-dessus pour élaborer une philosophie.
La réalité objective est ce sur quoi tous les hommes s’accordent dans leurs descriptions. Si je veux montrer quelque chose à quelqu’un et que je lui parle de la maison jaune qui se dresse à une centaine de mètres devant nous, cela ne pose pas de problème à mon interlocuteur : il n’hésite pas un instant à admettre la présence de la maison jaune devant lui. Mais si j’évoque une maison sinistre, il est fort possible que ce qui est sinistre à mes yeux ne le soit pas pour tout le monde.
Bref, est objectif ce qui est identique pour tout le monde. Toute donnée objective, en principe, devrait pouvoir s’appuyer sur une expérience de type scientifique – fût-elle très simple -, qui aboutisse pour tout le monde au même résultat. Si ce caillou pèse 50 kilos pour moi qui en ai mesuré le poids avec une balance, il pèsera 50 kilos pour tous ceux qui savent se servir d’une balance.
La subjectivité, c’est la même réalité, mais rapportée à une sensibilité singulière qui ne s’aligne pas sur des données universelles. J’insiste bien sur ce fait : c’est la même réalité, le monde n’a pas changé, c’est toujours le même contexte, à cela près que ce que je puis en dire ne concerne au départ que moi. Cela peut ressembler à ce qu’un autre pourrait en dire, mais ici, la différence d’un discours à l’autre est parfaitement légitime. C’est que dans la perception subjective du monde intervient à plein le sujet.
On croit en général – mais il s’agit d’une illusion – que l’objet saisi objectivement l’est comme il est en soi ; on sait, en revanche, que l’objet saisi subjectivement n’est que la manière dont un individu singulier en fait l’expérience, le « métabolise ».
Je parle d’illusion dans le cas de l’objectivité et il faut que je m’en explique. A partir de Kant, il est établi que dans tous les cas nous n’avons accès qu’à notre expérience de la chose, le phénomène. La distinction entre objectivité et subjectivité, dès lors ne tient plus qu’à ce qui distingue deux manière d’appréhender le phénomène. Le scientifique produit des machines, des dispositif plus ou moins subtils : la règle graduée des écoliers est l’un de ces dispositifs. Celui-ci est placé en quelque sorte entre l’objet et le sujet, ce dernier s’imposant un retrait, une suspension du jugement et laissant opérer le dispositif. Pour la longueur du segment tracé sur le papier, je m’en remets à ma règle. Je ne m’en mêle pas, le verdict tombe indépendamment de moi, que cela me plaise ou non. Dans l’expérience subjective, le dispositif est le sujet lui-même, sa sensibilité, son émotivité, la complexité de sa psyché. L’instrument de mesure, c’est tout cela. Chaque sujet ou pour faire simple chaque individu constitue un réactif singulier, que rien n’oblige à ressembler à aucun autre.
Opposer radicalement objectivité et subjectivité peut avoir un sens d’un point de vue philosophique pour pouvoir les définir précisément ; mais pratiquement il y a oscillation permanente et continuité de l’une à l’autre.
Quand Aragon, au détour d’une phrase bondit dans le rêve, voire le délire, il prend acte de l’expérience concrète et quotidienne de chacun.
Plus encore, il fait de cette mise en relation de plans ordinairement séparés un principe d’écriture, une doctrine littéraire.
Si l’on cherche à démonter le Paysan de Paris comme on démonte un réveil, il faut être attentif aux données suivantes :
1. Le Paysan de Paris, texte de littérature, est en même temps une réflexion sur la littérature. Il y a dans le texte quelque chose de réflexif. La parution de l’ouvrage dans la presse sous forme de feuilleton alors même que se continuait sa rédaction permet des retours intéressants et surprenants sur le début du livre, une prise en charge des réactions -réelles ou supposées- des lecteurs dans l’élaboration même du livre.
2. Le livre comporte des passages clairement académiques dont le caractère sérieux ou parodique est laissé à l’appréciation du lecteur. On ne sais pas si c’est du lard ou du cochon, mais il ne s’agit jamais d’un pur canular. Canular ou non, le contenu du texte donne à penser.
3. On peut aller chercher dans le livre même des allusions au changement de registre, mais aussi au fait que si le texte prétend nous placer dans le registre du réel dans une pure description, nous nous demandons si la fidélité même de cette description n’est pas le déguisement d’un rêve à la puissance 2. Réciproquement, quand il prend un envol poétique, livrant non plus la chose mais quelques-unes des multiples associations possibles à partir d’elle, on se demande s’il n’atteint pas là l’essence même de la chose.
4. Souvent cette oscillation entre objectivité et subjectivité s’opère sous la forme d’une érotisation de l’objet, d’un apparent détournement de celui-ci au profit du désir.

Bref, il ne suffit pas de disserter à distance sur ce texte. Il importe d’y retourner, d’y mettre la main et de voir comment tout cela se présente dans le cours de l’écriture, si cela, vraiment, se présente.

Explication ou compréhension : la compréhension

La définition de la compréhension par Dilthey, s’il faut en croire Ricoeur, pourra sembler paradoxale.
Revenons cependant au sens des mots. L’explication est tournée vers l’extérieur. Elle consiste à formuler à l’attention d’autrui un discours portant sur un aspect de la réalité. La compréhension, en revanche est un processus purement interne. Comprendre, ce n’est pas faire savoir ce qu’on a compris ni même, simplement, qu’on a compris quelque chose.
Parler de processus interne ne signifie pas que la compréhension soit sans objet ; mais, et c’est là que la position de Dilthey est tout à fait intéressante, cet objet serait toujours la subjectivité, celle d’un autre ou la sienne propre. Par ailleurs toute subjectivité est par définition singulière. « La région de l’esprit est celle des individualités psychiques dans lesquelles chaque psychisme est capable de se transporter. » (Ricoeur, p. 160) Cette définition, dont je ne puis affirmer avec certitude qu’elle exprime directement la pensée de Dilthey, est très exigeante. Elle présuppose la notion de psychisme, ce qui ne devrait pas présenter de difficulté, à quoi elle ajoute l’idée qu’un psychisme singulier aurait la capacité de se transporter dans l’autres psychismes singuliers. Or nous savons que c’est impossible stricto sensu et Dilthey ne se réclame pas de la transmission de pensée. Il faut donc l’entendre d’une certaine manière, nous verrons plus loin comment.

S’agissant des sciences humaines, cette définition peut surprendre énormément. Examinons les choses de plus près.
Dans l’article précédent nous avons parlé d’artefacts, terme dont nous assumons à nos risques et périls la présence ici, puisque qu’on ne le trouve pas chez nos auteurs. Un artefact est un objet matériel ; on peut donc l’envisager sous cet angle exclusivement, ce qui ne nous avancerait pas à grand-chose. En tant que production humaine, en revanche, sans être forcément de la pensée, ni forcément contenir de la pensée au sens trivial du verbe contenir, il s’annonce comme produit ou expression d’une pensée, d’un désir, d’une intention… Plusieurs termes existent pour le dire. Lorsque nous considérons un artefact : une oeuvre d’art, un texte littéraire, un outil, un bâtiment, une forme d’organisation sociale, une institution comme le droit ou le langage, ce que nous y cherchons, c’est bien les processus mentaux auxquels renvoient ces objets. En effet, les comprendre en tant que créations humaines, c’est aller chercher derrière les apparences matérielles les pensées qui les fondent et dont elles procèdent. Ne soyons pas naïf. Comprendre un texte littéraire, ce n’est évidemment pas prétendre retrouver derrière le texte les intentions de son auteur ou, si c’est le cas, ce ne sera que le cadet de nos soucis. Pourtant, ce que nous recherchons sous l’écorce du texte, ce sont bien les processus mentaux dont ce texte peut être l’expression, le champ de pensées – qu’elles aient ou non été consciemment formulée par l’auteur – dans lequel, en tant que lecteurs nous évoluons au contact du texte. Une autre citation, de Dilthey cette fois, nous éclairera sur ce point (Origine et développement de l’herméneutique, 1900) : « Nous appelons compréhension le processus par lequel nous connaissons quelque chose de psychique à l’aide de signes sensibles qui en sont la manifestation ».
Le besoin ou la nécessité d’une telle connaissance est présupposée, il ne s’agit pas d’en dégager ici les raisons. Ce qui compte ici, c’est le mode opératoire qui est clairement décrit. Le psychisme d’autrui n’est pas accessible directement (le psychisme propre ne l’est guère plus d’ailleurs) ; si l’on doit y accéder, on ne pourra le faire qu’indirectement, à partir de données accessibles au sens qui en sont les manifestations. Les sciences de l’esprit, comme celles de la nature, ont comme point de départ des données matérielles. A cela près que le scientifique verra des indices là où l’historien, le sociologue ou le philosophe interpréteront des signes.
Au cas où la différence entre expliquer et comprendre et entre indice et signe ne serait pas encore claire, je souligne. En tant qu’il nous est donné par la nature, l’objet est susceptible d’être expliqué, ses caractéristiques multiples sont autant d’indices à prendre en compte dans la construction de l’explication ; en tant qu’artefact, il nous intéresse d’une tout autre manière ; ce que nous cherchons en lui, c’est, en fonction de son auteur, l’intention dont il procède et, du point de vue du lecteur, utilisateur, consommateur que nous sommes, ce qu’il peut signifier pour nous.
A ce stade, une autre distinction se dessine : confrontées au foisonnement et au désordre apparent du réel sensible, les sciences de la nature auraient pour vocation d’énoncer des lois générales, voire universelles. Dans des conditions identiques, une expérience, reproduite indéfiniment aboutirait toujours au même résultat. Les choses ne se passent pas ainsi dans les sciences de l’esprit. Celles-ci seraient toujours renvoyées, en dernière analyse à des singularités. Il est vrai que des données collectées en grand nombre finissent par s’ordonner selon des lois universelles et que les phénomènes humains, considérés à une certaine échelle deviennent tout à fait prévisible. Dans des conditions données, il n’est pas possible de savoir ce que fera un individu singulier ; en revanche, le comportement de dix mille individus n’offrira pas de surprises.
Est-ce un démenti à la distinction que nous venons de signaler ? Tout dépend de ce que l’on cherche. Si je veux faire l’impasse sur le comportement de l’individu et sa liberté, je puis m’en tenir aux lois statistiques. Si au contraire je m’interroge sur ce qui peut distinguer le comportement d’un individu de celui d’une masse humaine, alors je fais apparaître un champ d’investigation irréductible aux lois générales, réservé aux sciences de l’esprit.
Enfin, les sciences de la nature elles-mêmes, en tant qu’activités humaines, sont des artefacts et tombent sous le coup des sciences de l’esprit.
L’opposition des deux masque donc une continuité paradoxale.